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Les textes de référence

Qu’entend-on par « révolution citoyenne », « la paix », « l’écologie populaire »… ? Les textes de référence proposent une approche de chacun des dossiers. Ensemble, ils constituent la base de la théorie de l’Ere du Peuple. Nous espérons les rendre rapidement accessibles en anglais et en espagnol.

le texte de référence

Sous le masque du Coronavirus

Les épidémies sont de vieilles compagnes de l’Histoire humaine. Elles ont toutes été le résultat de la mondialisation, c’est-à-dire du fait que, si loin que l’on remonte dans le temps, les êtres humains se sont toujours déplacés et ils ont donc transporté avec eux d’un endroit vers l’autre les microbes auxquels ils avaient eux-mêmes survécu. On connaît le terrible impact des maladies transportées par les conquistadors sur le monde des Indiens d’Amérique. Il explique aussi comment les populations nomades de tous les continents ont pu être exterminées par les sédentaires survivants des maladies qu’ils avaient contractées.

Ce texte a été publié sur le blog de Jean-Luc Mélenchon.

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Car on estime que les premières grandes épidémies sont le résultat de la promiscuité avec les animaux domestiqués. Dans le Nouveau Monde, les virus transportés par les Espagnols venaient de la domestication du porc et des vaches. En général, on sait que sur 2500 virus capables de tuer l’homme 1400 viennent des animaux. Naturellement ce n’est pas de leur faute. De nos jours aussi les récentes épidémies ont toutes été liées au contact avec les bêtes. Il s’agit à présent de celles qui ont été chassées de leurs habitats naturels par l’extension de la présence humaine. On apprend une nouvelle fois que cela s’est produit en Chine du fait de chauves-souris venues s’installer en ville après la destruction de leurs gites par les implantations des êtres humains. Il est donc bien normal qu’au fil des siècles les épidémies soient surtout venues d’Asie puisque c’est là que se trouve à la fois le plus grand nombre d’êtres humains et le plus grand nombre d’animaux domestiqués.

Dans le passé on avait le temps de voir venir, on avait le temps d’entendre parler de l’avancée d’une épidémie. Des quarantaines étaient donc organisées dans les ports avant le débarquement des marchandises et des hommes. Ce qui est nouveau, ce n’est donc ni les épidémies, ni la mondialisation qui les propage, mais la nature de l’impact que cet événement provoque dans la société humaine de son époque. Les virus amenés par les Espagnols ont détruit la civilisation des Indiens d’Amérique du Sud plus sûrement que n’importe quel armement ou légende qui sont censées avoir favorisés leur conquête. On avait d’abord calculé que l’hécatombe avait concerné deux ou trois millions de personnes. On pense aujourd’hui qu’il s’agit de 100 millions d’Indiens. L’impact de cet événement s’observe dans les carottes glaciaires que l’on prélève au pôle Nord et où l’on voit pour cette époque une baisse notoire du carbone que l’air transportait depuis les millions de foyers que les humains entretenaient.

De nos jours, ce qui sera remarquable c’est que les chaînes d’interdépendance dans la production, qui se seraient autrefois rompues et réparées à échelle locale, seront rompues à échelle du monde parce que l’atelier général de notre époque est en Chine. Il faudra quelques semaines pour observer concrètement cette rupture et il en faudra de nombreuses autres pour rétablir les circuits antérieurs à l’épidémie. Le sol de la production est malgré tout réuni par des canaux très divers avec celui de la bulle financière mondiale et du système des valeurs fictives qui s’y trouvent. Le nuage des dettes innombrables des États et des particuliers peut percer à tout moment par quelque créancier des plus improbables, quelque part dans cette nébuleuse de valeurs plus ou moins fictives.

Avec cela, partout l’épidémie va rencontrer des exigences sanitaires et des systèmes de santé déjà largement mis sous tension par les politiques de réduction des dépenses dans les services publics. C’est donc une terrible force de dislocation qui va agir. Partout les pouvoirs politiques en place seront rendus responsables des innombrables dysfonctionnements et aberrations qui surgiront dans la gestion de la crise. Ils seront vécus comme autant de symptômes de l’inefficacité et l’illégitimité des pouvoirs jugés incapables de les juguler à moins qu’il ne soit purement et simplement accusés de les avoir provoqués. On ne sait combien de temps durera cet épisode. On ne sait pas s’il ne rencontrera pas, par-dessus le marché, un épisode de dévastation liée au changement climatique.

Nos sociétés sont donc promises à une rude mise à l’épreuve de la validité de leurs principes d’organisation, de la hiérarchie de leurs normes et des cultures collectives qui les animent. Dès lors, tout est possible : le meilleur comme le pire. Solidarités impérieuses ou violences du « chacun pour soi ». La logique de ce que nous observons dans le monde depuis que déferlent partout des révolutions citoyennes donne une idée du meilleur. C’est cette volonté d’auto-organisation et d’auto-contrôle dont sont saisies des masses humaines immenses. Elles ont résisté contre tous les types de pouvoirs et à toute la violence que ceux-ci sont capables de déchaîner contre les gens. Cet épisode pourrait venir à nous en France où se conjuguent le discrédit profond du pouvoir et des institutions politiques avec une mobilisation sociale motivée et argumentée comme celle qui vient de se dérouler à propos du droit à la retraite. Je ne me risquerais pas aujourd’hui à prévoir quoi que ce soit à ce sujet. Mais la pente est prise et je ne vois pas pourquoi elle s’inverserait.

Je ne peux finir ce petit coup d’œil sans une pensée tirée d’un peu d’Histoire. En 1720, le bateau « le grand Saint-Antoine » voulut accoster à Marseille. Après diverses péripéties manigancées par le capitaine, le maire de Marseille et des agents de sécurité sanitaire corrompus, le bateau put décharger ses passagers mais surtout ses marchandises alors même que plusieurs passagers étaient déjà morts du choléra à son bord. L’épidémie tua jusqu’à 60 % de la population marseillaise et s’étendit à toute la Provence. C’est à cet épisode que se réfère Le Hussard sur le toit de Jean Giono.

Son roman confronte un personnage central à la fréquentation de gens qui peuvent mourir à tout instant et ne s’en privent pas, dans une société totalement désorganisée. À lire ou à relire absolument. Non pour se faire peur mais pour méditer ce que veut dire vivre en compagnie de la mort et de la peur que répand une épidémie. Naturellement nous n’en sommes pas là. Mais le thème vaut d’être pensé pour regarder la peur dans les yeux avec le pouvoir d’en rire joyeusement. Peut-être est-ce la seule façon par là même de vaincre l’une et l’autre en les dominant par l’esprit. Le risque de la mort subite et imprévue fonctionne comme une allégorie de ce qu’est au fond une vie humaine. On mourra tous, un jour ou l’autre, tout soudain ou dans longtemps, très jeune ou très vieux et sans l’avoir choisi. Alors la mort, probable mais incertaine, fonctionne comme un écrin qui souligne la beauté de l’instant et fortifie le goût de le vivre. Aussitôt la dignité de l’être humain est rétablie. Sachant que tout peut s’interrompre à tout instant, on se réapproprie alors son existence d’une façon qui répond à ce défi en le dissolvant dans un carpe diem sans limite. La vie triomphe de la mort. Et l’esprit du virus qui pourtant le terrasse.


Under the cover of Coronavirus

Pandemics are age-old fixtures of human history. They have all been the result of globalisation, that is to say of the fact that, as far back in time as we can remember, human beings have consistently been on the move and have therefore acted as carriers of pathogens to which they had grown immune, transporting them from one place to another. We know the grievous impact that illnesses borne by conquistadors had on the indigenous peoples of the Americas. That same impact also explains how nomadic populations in every continent were exterminated by sedentary populations that had contracted diseases and survived them.

This article was originally published on Jean-Luc Mélenchon’s blog.

This is because it is believed that the first major epidemics broke out seeing as humans were living at such close quarters with their domesticated animals. In the New World, viruses carried by the Spanish were the result of the domestication of pigs and cows. Generally speaking, of the 2,500 viruses that are potentially lethal to humans, we know that 1,400 originated in animals—naturally, through no fault of their own. Nowadays, too, recent epidemics have all been linked to contact with animals. The animals in question now consist of those that have been driven out of their natural habitats as human expansion encroached on them. We have learnt that this has happened yet again, this time in China as a result of bats taking refuge in cities following the destruction of their roosting sites that was caused by human settlement. It is therefore quite normal that, over the centuries, epidemics have mainly originated in Asia, given that it is both the most populous area in the world, as well as the one with the greatest number of domesticated animals.

In the past, people had enough time to see things coming, and to hear about the progression of an epidemic. Quarantines were therefore set up at ports before goods and passengers were unloaded. What is novel, then, is neither the epidemics themselves nor the globalisation that allows them to spread; rather, it is the nature of the contemporaneous impact that such events have on human society. The viruses that were brought by the Spanish destroyed the civilisation of the indigenous peoples of South America more decidedly than any armament or legend said to have supposedly facilitated their conquest. Initially, casualty estimates were in the range of two or three million people. Today, they are believed to be as high as 100 million. The impact of this event can be seen in the ice cores taken from the North Pole, in the form of a significant drop in the amount of airborne carbon that was originally emitted by the millions of human dwellings that existed in the region at the time.

What will be worthy of notice nowadays is that the interdependency chains in the productive sector, which might once have broken down and been restored at a local level, will now break down on a global scale, because China is currently the workshop of the world. It will take a few weeks for the effects of that breakdown to become apparent in practice, and it will take many more weeks still to restore production networks to their pre-pandemic state. Despite everything, the sphere of production is connected to the global financial bubble and to the system of fictitious values within it through an extremely diverse set of channels. The cloud of incalculable debt, accumulated by both states and individuals, is liable to burst open at any time, somewhere in this nebula of more or less fictitious values, under the influence of one or another unlikely creditor.

In conjunction with this, the pandemic will, on a global scale, will encounter health requirements as well as health care systems already under great strain due to policies aimed at cutting spending on public services. A terrible, dislocating force will therefore take effect. All over the world, those in power will be held accountable for the countless malfunctions and aberrations that will develop during the management of this crisis. These will be lived as the many symptoms of the inefficiency and illegitimacy of powers deemed incapable of curbing their effect, that is, unless they are simply accused of having caused them. We do not know how long this episode will last. We do not know whether it will, on top of everything else, overlap with an episode of devastation linked to climate change.

Our societies are therefore bound to undergo a trial by fire that will test the validity of their organisational principles, their hierarchy of norms and the collective cultures that drive them. Subsequently, both the best and the worst outcomes are equally conceivable: either pressingly needed forms of solidarity, or violence driven by the mantra of ‘every man for himself’. A logical reading of what we have been able to observe, ever since citizen revolutions began to break out throughout the world, seems to indicate that the prior outcome is more likely. It is a desire for self-organisation and self-determination that suddenly overwhelms immense masses of people, who have held their ground against all kinds of power structures and withstood all of the violence that they are capable of unleashing against people. We could experience the same revolutionary episode in France, where just as the powers and political institutions that be are falling into deep disrepute, enthusiastic and well-founded social mobilisations are underway, such as the one that has just taken place, and which had to do with the right to retirement. I would not venture to predict anything about this topic at this time; however, we are now on a trend and I see no reason to expect a reversal.

I cannot conclude this cursory glance without a thought drawn from a slice of history. In 1720, the merchant ship Grand-Saint-Antoine wanted to dock in Marseille. After various unexpected developments, each engineered by the captain, the mayor of Marseille, as well as corrupt health security officers, the ship was permitted to unload its passengers and, most importantly, its cargo, even though several passengers on board had already died of the bubonic plague. The epidemic ended up killing up to 60% of the population of Marseille and spread throughout Provence. It is this chapter of history that Jean Giono refers to in his novel Le Hussard sur le toit (The Horseman on the Roof).

One of the main characters in his novel is confronted with having to spend time in the company of people who are at death’s door and who certainly don’t shy away from walking through it, in an altogether chaotic society. It’s a must-read even for those who have read it before, not to frighten oneself but to ponder the meaning of living with the fear and death that an epidemic spreads. Needless to say, we’re not quite at that stage. But the theme merits contemplation, so as to be able to look fear in the eye armed with the power to make light of it and laugh about it. And for that same reason, perhaps this is the only way to triumph over both, by conquering them with the power of the mind. The looming shadow of a sudden and unexpected death serves as an allegory of what a human life truly is. Death will come for us all, one day or the next, all of a sudden or after a long wait, in tender youth or in old age and through no choice of our own. It follows that death, likely though uncertain, acts as would a jewellery casket, highlighting the beauty of the present moment and heightening the taste one has for living it. One’s human dignity is thus at once restored. Awareness of the prospect that everything could come to an abrupt end leads one to regain control over one’s existence in a way that meets this challenge by dissolving it in a perpetual carpe diem mindset. Life triumphs over death. And the mind prevails against the virus which nevertheless incapacitates it.