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En temps de coronavirus

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Sous le masque du Coronavirus

Les épidémies sont de vieilles compagnes de l’Histoire humaine. Elles ont toutes été le résultat de la mondialisation, c’est-à-dire du fait que, si loin que l’on remonte dans le temps, les êtres humains se sont toujours déplacés et ils ont donc transporté avec eux d’un endroit vers l’autre les microbes auxquels ils avaient eux-mêmes survécu. On connaît le terrible impact des maladies transportées par les conquistadors sur le monde des Indiens d’Amérique. Il explique aussi comment les populations nomades de tous les continents ont pu être exterminées par les sédentaires survivants des maladies qu’ils avaient contractées.

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Lettre de New York, nouvel ancien monde

François Colcanap est franco-américain. Il vit sur l’île de Manhattan dans le quartier de Harlem. Il est l’auteur d’un roman, Le Naufragé, paru en février 2020 aux Éditions Slatkine & cie. Il a rejoint le parti démocrate dans l’objectif de voter pour Bernie Sanders aux Primaires. Il nous a adressé cette lettre pour raconter sa ville New York.

Cette lettre a été écrite le 22 septembre 2020 à New York. Les photos sont de François Colcanap.

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Il n’y a pas si longtemps, en pensant à New York, nous venait à l’esprit Liza Minelli chantant la célèbre chanson, “New York, New York” (je veux me réveiller dans la ville qui ne dort jamais).

« Oublie cette image, tu ne reconnaitrais pas New York »

Le métro new-yorkais, célèbre pour rouler jour et nuit, ferme désormais à une heure du matin pour reprendre le trafic à cinq heures. La ville est contrainte au sommeil.

Et où irait-on ? Times Square s’est transformé en un univers fantomatique, ses énormes néons tentant de remplir le vide de l’espace ; pas un badaud sur Times Square dont les théâtres environnants ne rouvriront pas avant le mois de janvier 2021. Plus bas dans la ville, Union Square, désert. Entre les deux, longues avenues vides, bordées de magasins fermés, des pancartes “à louer” couvrant les vitrines. Toutes ces tours vides aux bureaux fermés concourent à la désolation de la ville. Les beaux quartiers de la ville plus vides encore, leurs occupants ayant fui la ville, pour se confiner dans leurs résidences secondaires. Manhattan est morte, ou plutôt cette partie de la ville qui sert de phare au rêve américain.

 Il y a une autre Manhattan, qui plus que jamais est fracturée en deux. La frontière est la rue « 96 » en dessous de laquelle la ville est transformée en un univers fantomatique, les rues vides, les avenues vides aux trottoirs occupés de personnes sans logis. Quelques restaurants tentent de servir quelques clients à des tables installées au bord des trottoirs car le service à l’intérieur est interdit, mais la majeure partie des restaurants ont fermé, pour ne jamais rouvrir. Les hôtels sont également fermés dans cette ville sans touriste. La chaine Hyatt vient d’annoncer fermer définitivement son hôtel de Times Square. Je m’arrête là, la liste étant sans fin de tous ces commerces disparus.

Et puis, il y a l’autre Manhattan, au-dessus de la rue « 96 », la partie de la ville dont ses occupants n’ont pas fui la ville. Cette partie de la ville principalement habitée par ceux qui font vivre Manhattan, tous ces employés qui, à toutes les heures du jour et de la nuit, descendent dans la ville pour y travailler. Ceux-là, passés la stupeur, ont pris soin de leur vie, de leurs voisins, de leur communauté. Lalo Rodriguez, un jeune guitariste classique, et Karina Garcia, son épouse, ont perdu leur emploi respectif. Le loyer est à payer et leurs économies filent vite. Que faire ? Ils décident de dépenser le peu d’économies qu’il leur reste et se lancent dans un “pop up” restaurant dans leur petit appartement. “Cocina Consuelo” est née qui sert des tacos et autres plats mexicains, et la communauté répond à l’appel. Lalo et Karina sont maintenant pleinement occupés à servir une clientèle fidèle sur l’avenue Amsterdam à la rue 147, tout près de la maison qu’habitait Duke Ellington, plus près encore de l’immeuble de Ralph Ellison, l’auteur de l’Homme Invisible (« comprenez moi, je suis invisible parce qu’ils ne veulent pas me voir…”), dans ce quartier appelé Sugar Hill immortalisé par cette chanson du Duke, “Take the A train to Harlem”. La résilience se retrouve encore au même endroit, la créativité aussi.

Manhattan est à l’image du pays qui est en pleine campagne présidentielle. C’est un pays fracturé.

Les politiques parlent et agissent dans une bulle face à une population qui ne comprend pas.

La ville de New York est dirigée par un maire démocrate, Bill de Blasio, qui brille par sa médiocrité dans un Etat à la tête duquel le Gouverneur est un autre démocrate, Andrew Cuomo, qui utilise cette crise pour satisfaire son ambition à se présenter à la Présidence du pays en 2024. Quand l’un dit une chose, l’autre dit son contraire.

Au plan national c’est le combat Trump-Biden, un combat fait d’insultes personnelles et dépourvu de toute substance ; et pour cause, ils défendent, au fond, les mêmes intérêts économiques. Trump bénéficie d’un soutien de fanatiques quand Biden aura du mal à mobiliser derrière lui un électorat déprimé. C’est dans cette atmosphère que Ruth Bader Ginsberg, une des neuf juges de la Cour Suprême, est décédée. Tout à coup, son remplacement est devenu le thème majeur de la campagne présidentielle. Cette institution de la Cour Suprême, censée être la gardienne du respect de la Constitution, s’est convertie en une proie idéologique pour l’interprétation de cette Constitution à des fins politiques. Républicains et Démocrates se battent pour y placer leurs pions. Le remplacement de Ginsberg par un Juge Républicain assurerait à l’idéologie d’extrême droite longue vie dans l’institution, avec dans la balance le droit à l’avortement, par exemple.

Si pour ma part, j’avais prédit la victoire de Trump en 2016, je serais bien incapable à ce jour de faire une prédiction.

Le peuple est épuisé, exsangue financièrement et moralement

Le Covid 19, les multiples assassinats d’africains-américains aux mains des polices locales, les aberrations répétées de Trump et le choix des démocrates de Biden comme candidat, sans parler des problèmes liés au vote par correspondance, tout cela va créer une situation peu propice au bon fonctionnement d’une démocratie.

Le rêve américain pourrait très vite se transformer en cauchemar américain. Nous sommes loin de l’exaltation née de la candidature de Bernie Sanders. L’émergence de Bernie en 2016 fut une totale surprise pour les caciques du parti démocrate, aussi il a fallu qu’ils trafiquent le vote final à la Convention pour faire obstacle à la nomination de Sanders. Cette année, leur intervention fut plus brutale. Quand ils ont fait face aux succès initiaux de Bernie dans les primaires, ils ont rappelé à l’ordre la pléthore de candidats qui se sont tous retirés en faveur de Biden. Bernie Sanders a compris qu’il n’avait plus le choix. Nous venons d’apprendre par le journaliste Chris Hedges que le président de Goldman Sachs (banque d’affaires) avait menacé que si Bernie Sanders était le nominé, il soutiendrait la candidature de Trump… Quant à Trump, il a anesthésié le Parti républicain qui marche derrière lui, pire, il a réveillé les pires sentiments d’une classe blanche marginalisée qu’on voit ça et là s’organiser en milices.

Tu le comprends, il n’est pas facile de respirer du bon air en ce moment. Mais je sais où aller pour ne pas me laisser aller à trop de morosité. Je prends la direction de Sugar Hill, je monte les cinq étages sans ascenseur pour sonner à la porte de Lalo et Karina et entrer dans l’univers de “Cocina Consuelo”. Karina me concoctera un Tinga Taco, un Vegan Fajitas, une folie de Tres Leche Cake. Lalo sortira sa guitare pour jouer des airs de Villa-Lobos. D’autres clients passeront pour prendre leur commande ou s’asseoir à la table. Ce sera Elisa ou Mark, Washington ou Jamal, et qui sait si Louis ne s’arrêtera pas avec sa trompette. Lalo ira juste demander à son voisin si la musique ne le dérange pas, l’invitera à se joindre à nous et je rencontrerai Rolf, le voisin.

Si New York ne ressemble plus à New York, un autre New York est là, et bien là. 

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