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La fin du libéralisme

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Trump le protectionniste contre le G7 libre-échangiste

Réunis au Canada, les membres du G7 se voient surpris par Donald Trump qui refuse de signer un communiqué de presse confirmant les règles de libéralisme pour régir le commerce international. Coup de théâtre qui marque la fin d'une époque.

Cette analyse a été publiée le 19 juin 2018 sous le titre initial "le monde change de base".

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Trump savait très bien ce qu’il refusait en retirant sa signature du communiqué final du G7 au Canada. Les propos de Trudeau qui motivèrent son retrait furent un prétexte et rien de plus. Trump ne pouvait pas donner son accord aux traditionnelles logorrhées libre-échangistes de ce type de réunion. Surtout quand elles apparaissaient comme un reniement et une condamnation de ses propres prises de position. Voyez plutôt ce texte de communiqué :

« Nous soulignons le rôle crucial d’un système commercial international fondé sur des règles et continuons à combattre le protectionnisme. Nous ferons tout notre possible pour réduire les barrières tarifaires, les barrières non-tarifaires et les subventions. »

On comprend que cela ne peut être du Trump. Il y a même une certaine provocation à avoir essayé de lui faire signer ça !

Quoi qu’il en soit, un seuil a été franchi. Il est aussi important a mes yeux pour l’ordre du monde que l’a été en son temps la décision de Nixon le 15 août 1971 de ne plus lier la valeur du dollar a une référence matérielle, l’or en l’occurrence. Les États-Unis réclament le droit de reconstituer leur base productive nationale. Ils le font à la sauvage et dans le rapport de force brutal conformément à ce qu’est l’histoire de ce pays violent. Dès lors, ils ouvrent un front contre le capitalisme européen et surtout contre son centre : l’Allemagne. C’est bien pourquoi Trump a remis sur la table la question des taxes douanières sur le secteur automobile. Elle avait déjà été évoquée par l’administration américaine le 23 mai dernier sous forme d’une taxe de 23% sur les importations automobiles. Suivez mon regard.

C’est une menace directe contre l’Allemagne. Car son secteur automobile représente 25% des exportations allemandes aux États-Unis. Et les constructeurs allemands accaparent 90% du marché américain des automobiles haut de gamme. Comme je l’ai rappelé dans mon livre Le Hareng de Bismarck, ce n’est pas une petite affaire que l’automobile pour le capitalisme allemand. Le secteur automobile représente 20% de l’activité industrielle de l’Allemagne. C’est énorme et c’est une grande faiblesse de ce soi-disant « modèle ». L’Institut allemand IFO a calculé que les tarifs douaniers évoqués par les États-Unis coûteraient 5 milliards d’euros à l’économie allemande. Ce n’est pas tant que ça dans l’absolu mais c’est une très sérieuse entrave. Pour le vieux continent, le coup se note. Mais c’est loin d’être l’effet le plus notoire de cette nouvelle situation.

On ne peut jurer que la décision américaine et le psychodrame du G7 n’auront aucun impact de court terme sur l’une quelconque des protubérances de la bulle financière.

Car elle s’est regonflée au point d’être aujourd’hui à un niveau supérieur à ce qu’elle était en 2008 lors de la crise des surprimes. Ici ou là dans la myriade des titres pourris qui circulent, dans les millions de titres de prêt inter-entreprises, qui sait où pourrait se nicher des montages gagés sur l’aluminium ou l’acier dont le commerce est voué à se ralentir dans les filets des droits de douane américains. Un nouveau coup de grisou n’est donc nullement improbable. À tout moment.

Dans le moyen terme, il n’en reste pas moins certain que les outils du libéralisme triomphant de la précédente époque vont vite se gripper. Quand un pays comme l’Italie refuse le CETA, on comprend que les accords de libre-échange ont mangé leur pain blanc lorsque le fond de l’air est au trumpisme. Au demeurant, si les accords de libre-échange vont aller bien mal de ce côté de l’Atlantique, les désaccords encore davantage. Car les désaccords allaient avant devant une juridiction de l’organisation mondiale du commerce, instance suprême de vigilance et de sauvegarde des règles du libre-échange dans le monde. Désormais, l’organisme central de cette machine est mis en panne également par les Nord-Américains.

Le journal Les Echos nous apprend de bien bonnes sur le sujet. « Son instrument le plus actif est un tribunal où les États portent plainte les uns contre les autres pour non-respect des règles commerciales. Sept juges nommés pour quatre ans composent cet “organe de règlement des différends”. Or, les États-Unis ont décidé d’y bloquer toute nomination. Trois magistrats ont quitté leurs fonctions au terme de leur mandat. Un quatrième fera ses valises après l’été, et deux autres suivront l’an prochain. » Comme ce machin doit fonctionner avec au moins trois juges, il ne pourra plus rendre de décision à partir du 11 décembre 2019. Sic transit gloria mundi. Tout cela tenait donc à si peu de choses ! En tous cas en détruisant les organes chargés en quelque sorte de protéger la dérégulation, les USA ont fait ce qu’il fallait pour que leur protectionnisme sauvage impérialiste ne puisse plus être sanctionné. À partir de là, il est vain et stupide de prendre pour un « coup de sang » incontrôlé la décision de Trump contre le communiqué du G7.

Une nouvelle ère géopolitique commence. Si l’on suppose qu’elle puisse se construire sans un évènement fortuit dévastateur, les faits de réorganisation vont être lourds. Et de longue portée. Peut-être trop de gens ont-ils méconnus que le volume des échanges mondiaux réels n’a retrouvé leur niveau de 1929 qu’en 1974. L’histoire économique ne s’écrit pas seulement au rythme de la nano-seconde des transactions de la sphère financière. En tous cas pas celle de l’économie productive réelle. Si la nouvelle donne se confirme, on entre dans une autre époque. Les flux d’investissements ne seront plus les mêmes. On ne pourra plus se décider d’après le seul critère du coût de la main d’œuvre. Ou implanter une usine ou même un centre de recherche si une batterie de droits de douane rend la marchandise insortable du jour au lendemain ? Dans ce cas, la seule façon de limiter les risques consiste à rapprocher la production de la consommation. Le contraire de ce qui a été fait pendant les trois dernières décennies. Ce moment, c’est celui de nos solutions. Au protectionnisme impérialiste, nous opposons le protectionnisme solidaire c’est-à-dire la coopération plutôt que la compétition pour organiser la production et l’échange entre les nations et les peuples.

La géopolitique continue sa mutation accélérée.

Car, au même moment, se tenait un sommet de l’Organisation de Coopération de Shangaï (OCS) dans la ville chinoise de Qingdao. Il faut savoir que cette organisation regroupe la Russie, la Chine, l’Inde, le Pakistan, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan et des États observateurs : Afghanistan, Iran, Mongolie, Biélorussie. Cela représente 60% de la surface du continent eurasiatique, 43% de la population mondiale, 20% des ressources mondiales de pétroles, 38% des réserves de gaz naturel. Et surtout 20% du PIB mondial, à peine moins que l’Union européenne, avec un potentiel de croissance bien supérieur. Les meneurs de la réunion ont pu s’en donner à cœur joie. Ils ont affiché une mesure et un sens des responsabilités impressionnant, digne de leur nouveau leadership. Xi Jinping a critiqué Donald Trump : « Nous devons rejeter la mentalité de guerre froide et de confrontation entre les blocs, et nous opposer à la recherche effrénée de sécurité pour soi-même aux dépends des autres. » On comprend que, de son côté, Vladimir Poutine ait donc pu qualifier le G7 de « babillage inventif ». Ces mots seuls valent plus qu’eux-mêmes. Si le monde n’a pas encore changé de base, il n’en n’est pas moins en train de le faire.

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