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La fin du libéralisme

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Trianguler ou l’art de s’approprier les idées des autres en politique

Trianguler, c’est grignoter les idées de l’adversaire pour l’affaiblir. Tactique politique qui nous vient des Etats-Unis, forgée par un conseiller de Bill Clinton, peaufinée ensuite par Tony Blair au Royaume-Uni et maniée par Emmanuel Macron en France : la but de la triangulation qui consiste à brouiller les lignes en empruntant une partie de son corpus idéologique à un adversaire politique, est de gagner les électeurs voisins. Emmanuel Macron, qui en 2017 s’est fait élire sur une promesse de dépassement des clivages (« ni de droite ni de gauche »), sème aujourd’hui des cailloux à l’extrême droite, anticipant le match Macron-Le Pen de 2022 et en imposant dans le débat public les thématiques du RN : la sécurité et la loi sur le séparatisme de 2021, par exemple (sans oublier tous les petits coucous à l’extrême droite, comme le déjeuner de Bruno Roger-Petit et Marion Maréchal, les contacts directs entre l’Élysée et Pascal Praud, les coups de fil à Eric Zemmour etc.). Comment s’opère la triangulation, simple tactique politicienne ou stratégie subtile, et qu’est-ce que cela implique pour nos « démocraties d’opinions » ? Nous relayons cet article de The Conversation sur le sujet pour y voir plus clair sur ce terme souvent entendu dans les médias, en pleine période des élections régionales et à un an de la présidentielle.
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Par Virginie Martin et Katia Richomme-huet

Les enjeux électoraux sont très forts en cette période d’élections régionales qui auront lieu le 20 juin. Les stratégies se mettent en place afin de convaincre au mieux électeurs et électrices ; parmi elles, la « triangulation » concept qui agite aussi bien Les Républicains (LR) que La République en Marche (LREM).

Terme souvent entendu dans les médias afin de parler de la stratégie des politiques, le mot-concept « triangulation » recouvre des réalités complexes. Rapidement, trianguler en politique revient à prendre des idées dans l’escarcelle des partis adverses. Ceci permet de mordre dans les électorats voisins, d’affaiblir les opposants ; cette stratégie vise à prendre des idées dans des camps ennemis et les faire siennes comme l’explique le politiste Denis Lacorne :

« Le maître de la triangulation n’est pas un arbitre, c’est plutôt un lutteur qui cherche à faire tomber son adversaire en accentuant son déséquilibre. »

Pour rester dans les métaphores sportives, par certains aspects, trianguler c’est comme diriger un voilier sous des vents dominants, soit tirer des bords à gauche et à droite afin d’atteindre l’objectif désigné.

Le détour par la géométrie est intéressant : ici, trianguler c’est prendre un point à gauche et à droite de la base et à faire se rejoindre les segments des deux côtés sur un point au-dessus afin de former un triangle.

Présenté de cette façon-là, la triangulation ne semble être que tactique politicienne, or ce terme cache bon nombre de subtilités théoriques et pratiques.

Une tendance venue des États-Unis

L’histoire de la triangulation s’inscrit dans une tradition américaine, plus précisément ancrée dans les années 90, sous le régime du démocrate Bill Clinton.

En difficulté lors des élections de mi-mandat en 1994, Clinton décide de jouer l’ouverture envers les républicains. Il prendra des fragments de programme des républicains et des démocrates et pourra dès lors séduire les deux camps et se faire réélire en 1996. Partant, il pourra aussi faire passer ses réformes en neutralisant les oppositions tout en conservant ses soutiens ; c’est à Dick Morris conseiller de Clinton à l’époque, que l’on attribuera la paternité de cette stratégie dite de « triangulation ».

De façon corolaire, Dick Morris conseillera à Bill Clinton de jouer avec deux staff : l’un composé de l’équipe démocrate, l’autre, à côté, ouvert politiquement du côté républicain. C’est en faisant toutes ces ouvertures à droite que le président américain conservera son assise politique et électorale.

Dans la lignée de Bill Clinton, Barak Obama lui-même a joué de la triangulation. En effet, aux élections de mi-mandat de 2010, Barak Obama est, comme Bill Clinton en 1994, en difficulté. Utilisant la stratégie Clinton-Morris, il se rapprochera des Républicains qui ont remporté la Chambre des représentants.

Dès lors Obama se placera au sommet d’un triangle politique entre républicains et démocrates. Il recevra d’ailleurs les félicitations de Clinton pour avoir su négocier « le meilleur accord bipartisan que l’on pouvait atteindre » ; l’avenir lui donnera raison, il sera réélu en 2012.

Au-delà de ces aspects strictement électoralistes, d’autres auteurs ont souvent décrypté la stratégie de Barak Obama – mais aussi l’individu lui-même – comme relevant d’une forme de triangulation post-raciale ; les écrits sur ce sujet estiment qu’un homme blanc ne peut pas représenter tous les Américains, de même qu’un homme noir…

Obama est une bonne synthèse des deux, écrivent ces auteurs. Il travaille pour l’ensemble des Américains dans une optique neutre au niveau de la race mais pour in fine travailler aussi pour les noirs américains. Il passe en quelque sorte par un élément tiers pour arriver jusqu’à la communauté noire. Sa triangulation est plutôt réussie : Obama au sommet du triangle, en bas à gauche les votants afro-américains, en bas à droite, l’électorat blanc. Un parfait triangle isocèle.

Entre triangulation, troisième voie et « New Public Management »

Cependant, historiquement le deuxième chantre de cette stratégie reste Tony Blair. Le premier ministre britannique se détachera des idéaux travaillistes pour piquer dans le programme plus libéral de ses adversaires.

Ce sera la troisième voie, le blairisme l’esprit de la réforme à la mode du « New Public Management » (NPM), cette idée qui consiste à appliquer au service public les pratiques de l’entreprise.

Rapidement, toute l’Europe sera influencée par ce NPM. Ce terme de triangulation sera aussi largement appliqué, notamment sur le thème de l’éducation en Espagne mais aussi en France. Ainsi, en 2017 Alain Juppé, lors des primaires de droite, affirmait que sa priorité serait l’école et notamment maternelle et élémentaire, ce pour lutter contre l’illettrisme et donc le décrochage ; cela aurait été accompagné par une augmentation significative des enseignants tout en offrant plus d’autonomie aux établissements.

Derrière Tony Blair et ses réformes, se trouve le chercheur et proche conseiller Anthony Giddens dont la pensée a innervé le monde politique comme académique.

Revenons aux écrits de Giddens pour bien saisir l’épaisseur de ce qui a été nommé la troisième voie. Cette voie se situerait au-dessus de la gauche et de la droite, « Beyond Left and Right » comme le rappelle le titre de son ouvrage de 1994. Elle pourrait aussi être vue comme une alternative aux travaillistes et aux libéraux.

Anthony Giddens veut transcender les « modèles dépassés » à savoir : une social-démocratie dotée d’un état providence trop présent et un néo-libéralisme qui négligerait trop volontiers les laissés pour compte d’une société. Selon le théoricien, ces deux modèles ne sont plus adaptés au monde contemporain pour plusieurs raisons dont la mondialisation, la montée des libertés individuelles, et le rôle de l’État. À cela, il ajoute un élément fondamental : la fin des idéologies. Ce point capital fera souvent écrire à Giddens qu’il ne s’agit pas de prendre le meilleur de la gauche et de la droite, mais d’aller au-delà comme dans la figure géométrique. Au-delà de la gauche et de la droite, c’est exactement la manière de tracer un triangle.

En même temps

Il est assez aisé de faire le lien avec des slogans macroniens bien connus : « et de gauche et de droite » ou encore le fameux « en même temps ». Ces mots « Beyond Left and Right – au-delà, voire par-delà la gauche et la droite », nous disent qu’il ne s’agit pas de faire du centrisme, mais bien de se situer au-delà des clivages, des idéologies, des dogmes.

Un champ sémantique entendu et repéré de façon régulière chez le chef de l’État. Et que dire du symbole que choisit le couple Macron lors de la victoire de 2017 ; le nouveau président, et, en arrière fond ce triangle-pyramide du Louvre.

Il y aurait donc du Giddens chez Macron à n’en pas douter. C’est bien plus qu’un parti socialiste qui se modernise ou fait son aggiornamento, sa mise à jour, ou un parti Les Républicains (LR) qui fait du social. C’est aller par-delà les dogmes et les clivages. Ce qui dans l’histoire correspondait au « New liberalism » du début XXᵉ siècle en Angleterre qui combine les principes libéraux traditionnels et les nouvelles exigences sociales sans que cela ne remette en cause les uns ou les autres.

Le tournant de 2007 en France

La France a des exemples de triangulation propre, éloignée du principe originel à la Giddens ; nous serons alors face à une forme de triangulation-communication.

La campagne de 2007 qui opposait Ségolène Royal (Parti socialiste) et Nicolas Sarkozy (UMP) présente un cas typique. Nicolas Sarkozy avait en effet joué l’ouverture avec des ministres venus de la gauche comme Fadela Amara tout en se plaçant aussi sur les thèmes de l’immigration et de la sécurité ; il avait débordé sur sa droite et sur sa gauche dans cet effet de double triangulation.

Ségolène Royal quant à elle avait pu donné des gages à la gauche avec l’idée du jury citoyen mais elle n’avait pas hésité pas à mordre sur les terres de la droite avec le concept de l’ordre.

Le summum de la triangulation tient peut-être à leurs slogans qui sont conçus en forme d’oxymores tels : la « Rupture tranquille » ou « L’ordre juste ». Ces figures de style témoignent de ces efforts de triangulations.

Royal et Sarkozy ont ouvert la voie, François Hollande a poursuivi dans la même dynamique. Pendant la campagne présidentielle, voulant séduire l’électorat d’une gauche plus radicale, il affirme, « mon ennemi c’est la finance », pour, à la fin de son mandat, s’entourer d’Emmanuel Macron et de Manuel Valls et soutenir – un instant – la déchéance de nationalité pour les binationaux, idée plutôt chère au FN.

Cela a provoqué un tel tsunami à gauche, que le sujet a été abandonné très rapidement en mars 2016. Ici c’est bien une triangulation qui ressemble moins à un triangle qu’à un voilier tentant de tirer des bords à gauche et à droite.

Communication et démocratie d’opinion

À partir de 2018, Emmanuel Macron opère un tournant progressif ; il se place « en même temps » dans le cadre originel de triangulation à la Giddens mais également dans des opérations de séduction de la droite. L’intervention sur la question de l’immigration en 2019 ou la loi de 2021 sur le séparatisme en seront des exemples : en effet quoi de mieux pour affaiblir le RN et une partie de la droite, que de récupérer ses idées pour mieux les recycler.

Dick Morris affirme : « Clinton sees goals, not ideologies » (Clinton voit des objectifs, non des idéologies). Or dans une démocratie d’opinion comme la nomme Alain Garrigou notamment, est-il encore possible d’être fidèle à une ligne idéologique si celle-ci ne plaît plus, ou pas assez ?

Flexibilité idéologique

Les gouvernants utilisent les sondages d’opinion comme une boussole. Dans ce contexte, la triangulation devient vite une tactique incontournable, mais dans son acception plus opportuniste.

Dans cette dynamique, l’argumentation passe au second plan. La raison est supplantée par l’émotion, la séduction est de toutes les batailles, il est nécessaire de se saisir d’évènements ou de fragments de discours et de faire en sorte de tenir ensemble des éléments épars. Trianguler et faire en sorte que l’ensemble reste crédible.

Cette démocratie d’opinion demande aux partis politiques de faire preuve de flexibilité idéologique : sans cela, ils risquent de ne plus plaire aux électorats. La triangulation est ainsi devenue une nécessité pour accéder au pouvoir et le conserver.

À des fins de justification, la triangulation peut se dire pragmatisme, comme une sorte de real politik, rejetant toute idéologie. En effet, quoi de mieux pour apparaître comme celui ou celle qui n’est pas dans une tactique politicienne mais juste au service de la nécessité du moment ?

Comme Blair l’expliquait lui-même :

« Ce qui compte c’est ce qui marche. Si ce qui marche aujourd’hui est contradictoire avec ce qui marchait hier et ce qui marchera demain, tant pis pour la cohérence idéologique. »

Lire l’article sur le site The Conversation.

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