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La révolution citoyenne

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l'article

« Si nos voix sont entendues, cela rend le concept de couleur obsolète »

La couleur occupe le débat public. Les mots "Noirs", "Blacks" sont dans les titres de presse, dans les bouches, aussi bien des racistes que de ceux qui combattent le racisme. Et si le mouvement mondial contre le racisme était justement le moment de rendre la "couleur obsolète" pour aller vers l'humanité globale ?

François Colcanap vit à New York. Écrivain franco-américain, il écrit régulièrement pour le Monde en Commun.

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Julius LESTER, écrivain, professeur, musicien et activiste des Droits civiques

Lester : Quel est à ton avis la tâche essentielle d’un écrivain noir aujourd’hui, quels que soient son âge, sa génération?

Baldwin : Aussi étrange que cela puisse paraitre, je dirais que ce serait de rendre obsolète la question de couleur.

Lester : Et comment un écrivain noir ferait-il cela ?

Baldwin : Tu me poses une question très téméraire et je te répondrai aussi témérairement : avant tout en réalisant que le monde n’est pas blanc. Et en réalisant que la réelle terreur qui consume le monde blanc est une terreur inconsciente. Je ne peux pas le prouver mais je le sais. C’est la terreur d’être dépeint par ceux qu’ils ont dépeints depuis si longtemps. Et cela seulement rendrait le concept de couleur obsolète. Comprends-tu ce que je veux dire ?

Lester : Oui, je comprends, mais il y a des écrivains noirs de ma génération qui affirmeraient que la responsabilité d’écrivains noirs est d’écrire à propos des Noirs.

Baldwin : Il n’y a pas là de contradiction. Si nos voix sont entendues, cela rend le concept de couleur obsolète. Cela ne peut être que sa conséquence inévitable.

Fin de l’entretien (en 1984) entre Julius Lester, et James Baldwin, écrivain et activiste des Droits civiques.

Ces jours-ci, la voix de James Baldwin est partout. Il représente tout ce qui a disparu : l’intellectuel engagé qui ne craint pas d’aller au front.

Harry Belafonte, l’artiste mais surtout le grand activiste et “banquier” du mouvement des Droits civiques de Martin Luther King Jr., finit ainsi son extraordinaire autobiographie, “My Song” publiée en 2011 :

“ Je crois que mon époque fut une remarquable période. J’ai conscience qu’aujourd’hui nous vivons dans un monde envahi par la cruauté et la destruction, et alors que la terre se désintègre et que nos esprits sont hébétés, nous perdons le but moral et la vision créative. Et pourtant, je dois croire, comme cela a toujours été mon attitude, que le meilleur de nous est à venir, et qu’en fin de compte, sur la route à parcourir, nous serons réconfortés l’un par l’autre.”

Harry BELAFONTE, artiste engagé, soutien de Bernie Sanders

Comment ne pas être frappé par la contemporanéité de ces propos ?

Le fond du problème est posé à travers l’évocation de la pensée de James Baldwin et de Harry Belafonte, mais la forme des évènements que le monde vit actuellement est différente de l’époque dont tous deux furent les héros.

Alors, la révolte était menée par des hommes et des femmes animés de convictions profondes et pour mener à bien le mouvement des Droits Civiques, ce sont de nombreux leaders qui – derrière Martin Luther King Jr. – ont œuvré de 1954 à 1968.  En 2020, point de leader, point de figure. C’est un mot d’ordre porté par la rue, inscrit à même le sol, qui porte le projet.

Black Lives Matter, de 2013 à 2020 : 7 ans de mobilisations

« Black Lives Matter » (la vie des Noirs est importante) n’est pas qu’un slogan que beaucoup découvre depuis la mort de George Floyd. C’est une histoire, une partie de l’histoire du mouvement pour l’égalité et contre les discriminations.

Les événements actuels sont aussi le fruit d’un mouvement sui generis de l’acquittement de George Zimmerman qui avait tué froidement Trayvon Martin, un jeune noir de Floride. Le 13 Juillet 2013, Patrisse Cullors, à Los Angeles, publiait un tweet reprenant un commentaire fait par son amie Alicia Garza, à Oakland, : “ Black People. I love you. I love us. Our lives matter”. Patrisse envoie alors son tweet avec le hashtag #BlackLivesMatter.

Patrisse Cullers et Alicia Garza se joignent à Opal Tometi, avocate des droits des immigrants à New York, et le mouvement « Black Lives Matter » est lancé. Ces trois jeunes femmes sont des personnalités extraordinaires issues des plus humbles origines. Si elles furent des porte-paroles du mouvement quand les manifestations ont commencé à prendre de l’ampleur en 2013, elles refusent de se présenter en leaders. Le mouvement du « Black Lives Matter » se caractérise par une absence de structure. C’est un mouvement décentralisé, local, et cette organisation a mis en évidence la désuétude des médias traditionnels habitués à dialoguer avec des leaders quand maintenant ils faisaient face à une masse. Le mouvement fonctionne par communication interne, réseaux sociaux et compte une trentaine de sections locales aux États-Unis, au Canada et en Afrique. Il est à noter que le mouvement soutient activement, en France, les développements de l’affaire Adam Traoré.

« Black Lives Matter » a fait l’objet d’importantes critiques dans les médias institutionnels et les réseaux sociaux, notamment Facebook, ont tenté de limiter la circulation des informations les concernant. Rien cependant n’a réussi à bâillonner la voix du mouvement. Il est devenu le fer de lance de la révolte après le dernier assassinat d’un homme noir, George Floyd, sous le genou d’un policier.

« Black Lives Matter » est protéiforme et à l’image du mouvement français des Gilets jaunes, il a fait l’objet de tentatives de répression de la part de toutes les institutions américaines. En vain. Le même débat que celui né en France avec les Gilets Jaunes, à savoir la structure du mouvement et son manque de leadership, revient en permanence chaque fois que le mouvement entre en scène.

Et quelle entrée en scène ce fut il y a plus de deux semaines maintenant !

Au delà de la couleur

Noam Chomsky, philosophe, linguiste et critique de la société a déclaré “Marcher est une tactique”. Alors, faut-il une stratégie? Le débat est alimenté par ceux qui n’ont rien vu venir, ceux qui ont attendu de voir si le mouvement “prendrait”. Un tsunami laisse toujours un autre paysage derrière lui. Il faudra reconstruire sur ce qui aura été détruit et il ne sera pas possible de ne pas tenir compte des événements qui ont conduit à la nécessité de changer. Reflétant son expérience de militant Harry Belafonte écrit dans ses Mémoires, “I was an angry man… but our cause showed me how to redirent it and to make it productive.” ( J’étais un homme en colère… mais notre cause m’a montré comment rediriger cette colère et la rendre productive.)   Entendre le monde politique américain questionner l’organisation et la viabilité de la Police, voilà l’impossible devenir réalité.

 Les propos de James Baldwin me frappent dans le contexte du jour, “ Si nos voix sont entendues, cela rend le concept de couleur obsolète.”

Quant à Harry Belafonte jusqu’à très récemment était la voix la plus entendue en tant que militant des droits de l’homme en général et d’activiste politique, soutien d’ailleurs de Bernie Sanders. A 93 ans, il a annoncé se retirer de toute vie officielle mais sa voix optimiste résonne plus que jamais auprès de la jeunesse américaine qui, par sa diversité, donne vie aux mots de Baldwin : rendre la couleur obsolète.

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