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La révolution citoyenne

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Retour sur le coup d’État au Burkina Faso

Deux semaines après le coup d’Etat des 23-24 janvier au Burkina Faso, le lieutenant-colonel Damiba, principal organisateur du renversement du président Roch Kaboré, a été déclaré la semaine dernière « président » par le Conseil constitutionnel. Le président du Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (MPSR, junte au pouvoir) exercera cette fonction jusqu'au retour à l'ordre constitutionnel.

A ce stade le flou demeure sur les suites du coup d’Etat qui a mis fin à la première expérience de pouvoir civil élu depuis l’indépendance du pays en 1966. La junte entend-t-elle rendre rapidement le pouvoir aux civils ? Ou prolongera-t-elle indéfiniment la période dite de transition ? Quoi qu’il en soit, ce nouveau coup d’Etat doit sonner comme une énième alerte pour la France.

Un coup d’Etat consécutif à la dégradation de la situation sécuritaire

Les premières rumeurs ont présenté les putschistes comme des proches du dictateur renversé en 2014, Blaise Compaoré. Mais elles ont été démenties, notamment en raison du profil des jeunes putschistes, au sein desquels le lieutenant-colonel Damiba fait figure de « vieux » du haut de ses 41 ans.

Auparavant affecté à la lutte contre les organisations terroristes dans le nord et l’est du pays, commandant de la 3e zone militaire, éduqué et considéré comme très intelligent, il s’est opposé en 2015 à la tentative de coup d’État via laquelle le général Gilbert Diendéré voulait organiser le retour Blaise Compaoré. Les lourdes peines requises depuis dans le procès sur l’assassinat de Thomas Sankara sont venues confirmer cette absence de lien entre les putschistes et la vieille garde de Compaoré.

Dès leur prise du pouvoir les militaires ont tenu à prendre des accents sankaristes. Dénonçant l’inefficacité du pouvoir politique face à l’insécurité, ces militaires du rang ou jeunes officiers portent des revendications dirigées contre une hiérarchie militaire – soutenue par un pouvoir politique trop faible pour en changer – considérée comme inapte et corrompue, plus préoccupée à détourner les moyens alloués à l’achat de matériel et d’armes en recourant à la surfacturation qu’à œuvrer au retour de la sécurité dans le pays. Le Président Kaboré serait en quelque sorte une victime collatérale d’une lutte au sein de l’armée.

Cette communication sur les vertueux militaires du rang remparts contre la corruption et l’insécurité avait toutes les chances de recueillir un écho positif dans la population, notamment chez les plus jeunes, c’est-à-dire l’immense majorité des Burkinabé.

Outre qu’elle recouvre des clivages générationnels présents dans la société, cette grille de lecture répond aussi à l’inquiétude généralisée du pays quant à la situation sécuritaire, dont la dégradation s’est accélérée durant l’année écoulée.

En juin 2021, le massacre de Sohlan, qui a fait au moins 160 morts (on compte 2000 morts au total depuis le début des violences en 2015, dont 500 militaires et policiers) avait agi comme un catalyseur de toutes les colères, sur fond de vie sous couvre-feu ; de fermeture forcée pour raisons sécuritaires de plus de 3000 écoles, privant 350 000 enfants d’enseignement, et de 150 structures de santé ; de disparition de l’État de nombreuses communes, de manque d’infrastructures sanitaires etc. En juillet 2021 le nombre de déplacés internes étaient de 1,5 millions. Il s’agit pour beaucoup de paysans ne pouvant plus accéder à leur parcelles, ce qui a pour effet d’aggraver l’insécurité alimentaire. L’ONU prévoit que 2,6 millions de Burkinabé nécessiteront une aide d’urgence cette année.

Plus récemment, le drame d’Inata, qui a vu le 14 novembre 2021 des dizaines de gendarmes livrés à eux-mêmes, sans ravitaillement, maquant de munitions, se faire massacrer par des jihadistes, a fait monter la colère d’un cran.

Un coup d’Etat qui met en péril le principal acquis de la révolution citoyenne

Convaincus que la jeune génération de militaires est la plus à même de rétablir la sécurité, toute une partie de la population était donc ouvertement favorable à un coup d’Etat, comme en attestent les scènes de liesse à l’annonce de la prise du coup d’Etat. Et si la situation sécuritaire ne suffisait pas, la convergence des revendications des jeunes militaires avec celles de la population quant au rétablissement de l’Etat et des services afférents a pu rappeler le souvenir des mutineries de 2011. Elles avaient vu une partie de l’armée soutenir les immenses mobilisations contre Compaoré, prémisses de la révolution citoyenne qui aura fini par emporter le dictateur en 2014.

Mais n’est pas Sankara qui veut. Et en dehors des déclarations sur la sécurité les propositions concrètes de la junte sont maigres si on les compare aux immenses réalisations planifiées par l’homme de la première révolution burkinabé au bénéfice du peuple burkinabé. C’est notamment le cas s’agissant de la question foncière, alors qu’on sait que la plupart du temps le caractère religieux des violences est marginal, voire inexistant : les jihadistes se sont avant tout greffés – comme ailleurs au Sahel – sur une crise rurale et ont exaspéré les oppositions communautaires.

Cet écart entre l’utilisation symbolique de la figure de Sankara et la faiblesse des réalisations est assez classique au Burkina, dont un des intellectuels engagés les plus écoutés a pu dire que Sankara y est « partout et nulle part ».

Surtout, l’époque a changé. Le Burkina Faso a connu depuis 2015 la première expérience d’un pouvoir civil démocratiquement élu. Et quoique que l’on pense de la présidence de Roch Kaboré, ce coup d’Etat ne porte rien moins que le risque de réduire à néant le principal acquis de la révolution citoyenne de 2014, à savoir la mise en place d’un processus électoral digne de ce nom.

C’est pourquoi Jean-Luc Mélenchon, qui s’est rendu dans le pays en juillet dernier et a notamment rencontré le président Kaboré, a sur twitter condamné le coup d’Etat dès son annonce, tout en précisant que la suite était l’affaire des Burkinabé.

La forces citoyennes et politiques démocratiques burkinabé, parmi les plus mobilisatrices d’Afrique, tout en étant conscientes de la relative popularité des auteurs du coup d’Etat, ont pris leur responsabilité en prenant au mot les militaires du MPSR. Ces derniers se sont engagés lors de leur première allocution télévisée « à proposer dans un délai raisonnable (…) un calendrier de retour à un ordre constitutionnel accepté de tous », et à rassembler toutes les forces du pays pour « lutter pour son intégrité territoriale, son redressement et sa souveraineté ».

Dans la foulée plusieurs forces politiques dont le parti SENS – (Servir et non se servir, émanation politique du Balai Citoyen) et le Parti pour la Démocratie et le Socialisme du député maire de Dori Aziz Aziz Diallo ont publié une déclaration qui : « condamne le coup d’état contre les institutions démocratiquement établies » ; rappelle que « les problèmes politiques peuvent et doivent se résoudre en dehors des armes et de l’immixtion de l’armée dans la sphère politique » ; met en garde contre toute tentative de « restauration du système compaore vomi par notre peuple en 2014 » ; exige « le respect de l’intégrité physique et de la dignité du Président du Faso, du Président de l’Assemblée nationale et des membres du gouvernement » ; appelle les nos « militants, sympathisants, les démocrates et tous les patriotes de notre pays à rester mobilisés pour la préservation et la pérennisation de nos acquis démocratiques et des idéaux de l’insurrection populaires des 30 et 31 octobre 2014 » ; appelle « à la restauration rapide de l’ordre constitutionnel ».

Plus tard, plusieurs organisations citoyennes, dont le balai citoyen, principal artisan du renversement de Compaoré en 2014, ont signifié leur attachement à l’état de droit et leur vigilance sur la suite.

Il y a quelques jours, le Lieutenant-colonel Damiba a annoncé la création d’une commission composée de 15 membres en vue d’ «élaborer un projet de charte et d’agenda, assorti d’une proposition de durée de la transition et des modalités de mise en œuvre » dans un « délai de deux semaines ». Les discussions sont donc à l’œuvre sur les conditions et le délai d’un retour du pouvoir aux civils.

La politique de Macron en sursis au Sahel

Quoi qu’il en soit, ce coup d’état aggrave la position de la France au Sahel. Ses prémisses, comme la mobilisation populaire spontanée des burkinabé contre le passage d’un convoi militaire français en novembre, rappellent que la question de la souveraineté nationale est au cœur de la relative popularité des militaires.

En critiquant ouvertement le président Kaboré pour son refus d’une présence de Barkhane sur le sol burkinabé, en l’humiliant lors de sa déplorable conférence de Ouagadougou en 2017, en le convoquant à Pau quand il était président en exercice du G5 Sahel etc., Macron aura à plusieurs reprises contribué à l’affaiblissement de son homologue burkinabé. Le renversement d’un président qui a remplacé en 2015 un dictateur soutenu par la France jusqu’à la dernière minute n’a pas dû traumatiser l’Elysée qui s’en est tenue aux communiqués minimalistes de circonstance. Quoi qu’il en soit, la parole de Macron n’a de toutes façons plus guère d’autorité dans cette région, voire est devenue un repoussoir. Conscient du symbole désastreux que serait pour lui une exfiltration analogue à celle dont avait bénéficié Blaise Compaoré, le président Kaboré a d’ailleurs refusé les propositions de la France (dont une unité de forces spéciales, la task force Sabre, est basée à Ouagadoudou) de l’exfiltrer.

La nouvelle donne pourrait encore compliquer la suite de l’opération Barkhane, qui fait déjà face à de multiples obstacles, de même que les recompositions envisagées de la présence militaire française au Sahel. Même en cas de retrait des forces française du Mali, les tenants d’une alternative via un recentrage sur le Niger ne sont pas sans ignorer que le Burkina Faso reste un point de passage obligé depuis le port d’Abidjan pour les convois de ravitaillement des militaires français, que ce soit vers le Mali ou le Niger. Compte tenu de l’impopularité croissante de la France dans la région, et particulièrement auprès du peuple burkinabé, on ne peut donc exclure que les nouvelles autorités cherchent à revoir les termes des relations avec la France.

En toute hypothèse l’incertitude est généralisée, et la réaffirmation de leur souveraineté par les peuples du Sahel rime souvent avec rejet de la présence française, accusée de tous les maux, y compris ceux dont elle n’est pas responsable. Il est donc urgent de mettre en œuvre une politique alternative dans la région, comme le propose le programme porté par Jean-Luc Mélenchon.

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