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La Paix

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Texte de référence à venir…

l'article

Patrick Haimzadeh : « un processus révolutionnaire doit être endogène et rester la propriété des peuples concernés »

Plus de neuf ans après le déclenchement de la guerre en Libye par la France, l’Angleterre et les États-Unis, où en est ce pays stratégique de la rive sud de la Méditerranée ? Pour proposer un autre point de vue que la version officielle délivrée par une « diplomatie » française empêtrée dans ses contradictions, le Monde en Commun a interviewé un des meilleurs spécialistes francophones de la Libye en la personne de Patrick Haimzadeh, ancien diplomate français à Tripoli (2001-2004), Chercheur indépendant sur la Libye, auteur de l’ouvrage Au cœur de la Libye de Kadhafi, Jean-Claude Lattès, 2018. Entretien réalisé par Arnaud Le Gall, avec l’aide de Hugo Molle

Cet entretien a été réalisé par Arnaud Le Gall, membre de l'équipe du Monde en commun, en juillet 2020.

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Arnaud Le Gall : Pour analyser la situation en Libye, il faut rappeler les conditions de la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011. L’intervention militaire occidentale visait officiellement à protéger le mouvement révolutionnaire en cours, officieusement à opérer un changement de régime par la force. A-t-elle aidé la dynamique révolutionnaire ou l’a-t-elle dénaturée ? Comment résumer le processus qui s’en est suivi ?

Patrick Haimzadeh : Il faut replacer ce qui s’est passé en Libye dans le contexte général des dits « printemps arabes ». On a tout d’abord un soulèvement en Tunisie qui a conduit au départ du président Ben Ali, puis la même chose en Égypte, sous des formes différentes avec des résultats très différents, mais dans les deux cas sans guerre civile. En Libye, le soulèvement a débuté dans une région particulière, à l’est du pays. Il s’est rapidement militarisé, ce qui a suscité les inquiétudes d’un certain nombre de  puissances, dont en premier lieu la France qui s’est placée à l’avant-garde de la défense de ce mouvement. Rappelons toutefois que quand Nicolas Sarkozy a commencé à envisager une intervention militaire, on n’avait pas 5000 morts en Libye comme l’affirmait alors la totalité de la presse dominante, mais au maximum 150 à 200 morts, soldats de Kadhafi inclus. Ces chiffres ont été confirmés par les enquêtes internationales ultérieures, notamment par Amnesty International.

Dans les faits, il s’agissait donc moins de protéger des civils innocents que de mettre fin au régime de Kadhafi. La France dirigée par Nicolas Sarkozy a joué un rôle central dans cette affaire. Dans ce processus, il y a des constats spécifiques à l’intervention en Libye, et des constats universels, par exemple pour ce qui concerne les discours entourant l’intervention. A chaque fois qu’on veut entrer en guerre, on tente de convaincre l’opinion publique. Les médias en France ont donc relayé le mythe du sauvetage de Benghazi face à la soi-disant armada de Kadhafi menaçant de raser la ville [NDLR : il a été démontré depuis que la colonne en route vers Benghazi comprenait à peine 2 000 hommes non aguerris soutenus par une dizaine de chars sans appui aérien. Le massacre, voire le « génocide » des habitants de cette ville de 800 000 âmes, dont « l’imminence » a servi de prétexte à l’entrée en guerre, n’aurait jamais pu être mis en œuvre si tant est que tel était l’objectif . Lire].

Évidemment, on a de l’empathie pour les populations qui se battent contre un régime autocratique. Mais l’intervention militaire visait dès le départ la chute du régime. Elle s’est inscrite dans une logique de guerre qui a pris le pas sur la diplomatie quand Nicolas Sarkozy a déclaré dès le 25 février que Muammar Kadhafi n’était plus un interlocuteur. Venant d’un homme qui deux mois avant était prêt à lui vendre des avions Rafale avec missiles de croisière, ce refus de toute solution négociée, dont celle mise en œuvre alors par l’Union Africaine, est difficilement justifiable. En fait, bien avant la crise libyenne, cette priorité accordée à la guerre sur la diplomatie s’est imposée avec les néoconservateurs nord-américains. La doctrine selon laquelle les interventions militaires constituent une réponse aux crises internationales et un moyen pour «  instituer la  démocratie » a fait école en France où nombre de ses adeptes occupent encore des postes clés au Quai d’Orsay et au ministère de la Défense. Selon cette même logique, l’intervention en Libye devait, au terme d’une rapide victoire militaire, entraîner  le triomphe automatique de la liberté et de la démocratie. Évidemment cela n’a pas plus fonctionné en Libye qu’ailleurs. Mais cette croyance dans la guerre comme solution politique permettant la transition vers la démocratie n’en reste pas moins ancrée.

Dans les faits, cette intervention catastrophique s’est traduite par huit mois de guerre, des bombardements, des parachutages massifs d’armes à certaines factions, l’intervention d’autres pays arabes, comme le Qatar et les Émirats arabes unis, directement suscitée par Nicolas Sarkozy… puis un écroulement de l’État libyen, une fragmentation de la société et une  dissémination d’armes dans tout le pays, chaque faction politique et chaque communauté disposant de ses groupes armés. La chute du régime en octobre 2011 est donc survenue au terme d’une guerre civile et surtout d’une intervention directe d’acteurs étrangers.

Les effets de ces conditions initiales se feront sentir pendant des décennies : la nature d’un processus révolutionnaire détermine en effet largement celle du régime politique qui s’en suit. Les élites qui ont émergé à ce moment étaient bien sûr cooptées par la « communauté internationale », en l’occurrence les pays qui sont intervenus en Libye. Mais elles n’étaient pas représentatives de tout le spectre de la population libyenne.

Dans toute guerre, il y a des vainqueurs et des vaincus. La seconde catégorie était composée des villes ou factions ayant soutenu Kadhafi. Pas forcément par adhésion au régime, mais parce qu’elles se sont défendues contre une intervention militaire étrangère, contre l’OTAN. Il y a au sein de la population libyenne une forte culture anti-impérialiste, encouragée par Kadhafi, et qui lui a survécu. Or l’Otan symbolise ce qu’il y a de plus impérialiste pour les libyens. Cela a fait basculer dans le camp de Kadhafi des gens qui sinon n’auraient pas pris les armes pour le soutenir. Dans les deux camps, celui de Kadhafi comme celui des opposants, il y avait des gens qui voulaient négocier pour éviter ce qui est le pire pour un pays, une guerre civile. C’est précisément une des fonctions  de la diplomatie que d’être dans une éthique de responsabilité et de tout mettre en œuvre pour éviter la guerre civile qui conduit inévitablement à la destruction des institutions, à la fragmentation et la militarisation des sociétés et suscite des rancœurs profondes et durables.

Y a-t-il eu une remise en question depuis, devant l’évidence de l’impact négatif de l’intervention sur la situation sécuritaire non seulement de la Libye mais, au-delà, de tout l’espace saharo-sahélien ?  Ceux qui au Quai d’Orsay, dans l’armée, les médias, ont milité pour la guerre disent souvent que cette dernière était fondée mais qu’il y a eu un manque de « service après-vente », pour reprendre une expression assez cynique…

C’est souvent ce que ces gens objectent. Mais alors, allons au bout de la logique. Dans un pays n’ayant plus d’État et abritant entre 200 et 300 000 hommes en armes, réaliser ce « service après-vente » aurait signifié envoyer un corps expéditionnaire pour désarmer les libyens et administrer le pays de manière néocoloniale. Et là on voit bien l’impasse.

D’abord les libyens ne voulaient pas de troupes étrangères dans le pays. Ensuite il n’y avait aucun mandat du Conseil de Sécurité de l’ONU pour une intervention étrangère au sol. Enfin, aucun pays n’aurait consenti à envoyer des dizaines de milliers de soldats sur le théâtre libyen. Cette histoire n’est donc pas sérieuse. Une fois qu’une intervention est déclenchée la boîte de Pandore est ouverte, la guerre a sa logique propre et devient elle-même le sujet. Il faut arrêter de croire que ce qu’on appelle l’ « Occident » peut reconstruire ou imposer la paix.

Les pays occidentaux sont capables de déclarer des guerres, de briser des États et des sociétés, mais pas de construire des États en kit. Ou alors il s’agit de revenir à la logique coloniale où l’on administrait des peuples. Il faut arrêter de penser que l’usage de la force peut permettre de reconstruire des sociétés. Un processus révolutionnaire doit être endogène et rester la propriété des peuples concernés.

Déjà, en 1792, Robespierre disait : « La plus extravagante idée qui puisse naître dans la tête d’un politique, est de croire qu’il suffise à un peuple d’entrer à main armée chez un peuple étranger, pour lui faire adopter ses lois et sa constitution. Personne n’aime les missionnaires armés […] »

C’est une excellente citation. Tout cela nous apprend aussi beaucoup sur le rapport aux interventions militaires de certains dirigeants, notamment occidentaux. Mais au-delà de cet aspect militaire, la Libye a continué d’être emblématique de l’ingérence étrangère car dès la fin de l’intervention militaire directe, la « communauté internationale », avec la France en première ligne, a soutenu l’idée selon laquelle des élections rapides règleraient tous les problèmes. Ce fut là aussi une grave erreur d’analyse.  Comment imaginer que des élections pouvaient à elles seules tout régler dans un pays sans État, sans constitution, sans règles sur lesquelles s’entendre et sans processus de réconciliation ? Des élections dans de telles conditions ne pouvaient qu’accroître les lignes de fracture. S’il est techniquement relativement facile d’en organiser, il importe de se départir du mythe des élections pourvoyeuses de stabilité.

Notons que l’idéologie néoconservatrice a également repris à son compte une conception strictement formelle de la démocratie reposant sur des élections ne s’appuyant sur aucune vie citoyenne digne de ce nom, donnant priorité aux appartenances identitaires de tous types, et occultant le fait que les conditions de possibilité d’un espace démocratique sont absentes…

Tout à fait. Une des principales erreurs post 2011 a été d’organiser des élections à tout prix. Et cela continue depuis, alors même que les Libyens eux-mêmes souhaitent au préalable un processus de réconciliation, l’établissement de règles garantissant l’acceptation des résultats et la garantie de participation sans exclusion de toutes les parties et factions, y compris les perdants de la guerre de 2011. Les élections de 2012 n’ont au contraire fait qu’accroître les lignes de fractures dans un pays très militarisé. Le choix de la logique de guerre dès le départ, l’intervention de l’OTAN, les ingérences multiples de la « communauté internationale » et le soutien aux différentes factions ont donc directement contribué à la situation actuelle.

Pour résumer, deux pôles s’affrontent militairement depuis un an. D’un côté les forces du Gouvernement d’Alliance National (GAN) de Fayez Sarraj, siégeant à Tripoli, reconnu par les Nations Unies. De l’autre, l’Armée Nationale Arabe Libyenne (ANAL) dont le chef, le Maréchal Khalifa Haftar, ancien opposant sponsorisé par les États-Unis – qui durant les années 1990 entraînaient au siège de la CIA un groupe de soldats commandés par Haftar dans l’objectif de renverser Kadhafi, siège à Benghazi. Alors que des consultations populaires menées sous l’égide des Nations Unies devaient déboucher en avril 2019 sur l’adoption d’une feuille de route vers des élections crédibles, pourquoi Haftar a-t-il lancé une offensive vers Tripoli le 4 avril avec le soutien des Émirats Arabes Unis et l’Égypte ? Qu’en est-il de la France, soutien officiel du gouvernement de Tripoli, mais qui au nom d’une certaine conception de la « lutte contre le terrorisme » a officieusement semblé favorable à Haftar et à la mise en place en place d’un « pouvoir fort » en Libye ?

On a en effet deux grands pôles, avec l’émergence à l’Est d’un pouvoir reposant sur une hiérarchie militaire structurant les relations sociales et l’économie, dirigée par l’armée, un peu sur le modèle de l’Égypte du Maréchal Sissi. Ce modèle a pu prendre à l’Est dont la structure sociale est plus traditionnelle et homogène qu’à l’Ouest, faite de grandes tribus arabes majoritairement bédouines, dont la fidélité a été acquise par un système clientéliste. Elles se sont jusqu’à présent accommodées de ce régime militaire car effectivement il offre un ordre, une certaine cohérence recevant un écho dans cette population. A l’Ouest, on a une société plurielle, avec des citadins, des notables urbains, souvent commerçants, des bédouins aussi, des montagnards, des berbères. L’islam politique y est également représenté dans les grandes villes via le mouvement des Frères musulmans, dont il ne faut toutefois pas surévaluer l’importance. S’il devait y avoir des élections demain, ils ne feraient pas plus de 10%. Ils ne représentent pas l’islam traditionnel populaire libyen, qui imprègne la société mais n’est pas un islam politique. Le Maréchal Haftar a veillé à caricaturer l’Ouest comme étant tenu par les Frères musulmans et les milices islamistes. De facto, à l’Ouest, la structure sociale induit une culture politique différente de celle qui s’est dessinée à l’Est. Pour coexister, les gens ont adopté une culture de la négociation, du compromis. Le pouvoir militaire y est subordonné sans ambiguïté au pouvoir civil. En définitive si ces deux cultures politiques peuvent diverger, il existe bien au-delà de cela un peuple libyen, qui s’est construit bon an mal an sous les 42 ans de pouvoir de Kadhafi. Ce dernier, en dépit de tous ses travers, a contribué à forger un sentiment national qui existe aujourd’hui, ne serait-ce que par sa rhétorique antiimpérialiste, anticolonialiste, dans laquelle les Libyens se retrouvent.

La majorité silencieuse des Libyens, dépossédée de sa voix par les élites des deux pôles, souhaite une reconstruction nationale, un État fort et redistributeur, la justice sociale et une répartition équitable des ressources, notamment pétrolières. Ce sont des aspirations universelles.

Comment la manne pétrolière et gazière est-elle répartie actuellement ?

L’une des particularités de l’État libyen sous Kadhafi est que c’était un État rentier, où l’on ne paie pas d’impôts et où la rente pétrolière sert à rétribuer les citoyens. L’argent du pétrole va à la Banque centrale, qui ensuite redistribue. Kadhafi est le premier à avoir nationalisé les ressources pétrolières dans le monde arabe, en 1969, en créant la National Oil Company (NOC). C’était dans l’ADN du régime, avec la fermeture des bases militaires étrangères. Les Libyens se sont reconnus dans ces décisions. La NOC a résisté à la guerre civile, ainsi que la Banque centrale. Les deux institutions ont leur siège à Tripoli. Même les fonctionnaires situés à l’Est, dont les soldats d’Haftar qui se battent contre le régime de Tripoli, sont toujours payés par la Banque centrale de Tripoli. C’est paradoxal mais c’est ce qui fait que la Libye est toujours la Libye. Cela pourrait néanmoins évoluer si le projet de subdiviser la Banque centrale en trois branches voyait le jour (voir plus bas). Mais pour l’instant ces deux institutions, conditions de l’unité du pays, ont résisté aux tentatives de division. C’est très important.

Venons à la question essentielle des ingérences extérieures. Confronté au silence de la « communauté internationale » face à l’offensive d’Haftar, qui a rapidement menacé Tripoli, le GAN a fait appel à l’aide de la Turquie. En désespoir de cause, car cette aide va de pair avec l’élargissement des possibilités d’exploitation des hydrocarbures au large de la Libye, auquel cette dernière n’avait aucun intérêt, tout comme elle était réticente à l’idée d’aider la Turquie à avancer des pions dans la zone. Comment en est-on arrivé là ? Est-il vrai que la Turquie envoie en Libye des mercenaires « djihadistes » ? Les troupes du GAN, dépositaires d’une certaine aspiration démocratique et nationale, font-elle de la figuration ?

L’internationalisation du conflit s’est accentuée ces deux dernières années. Selon moi jusqu’en 2018, les libyens avaient encore une large part de contrôle sur leur destinée. Elle est désormais très faible. A partir du moment où vous avez des acteurs étrangers qui commencent à soutenir tel ou tel membre d’une famille en dispute, cela pousse les plus radicaux dans les deux camps. Jusqu’en 2018 les ingérences n’étaient pas aussi directes. L’ONU était l’acteur central du soutien à la reconstruction politique de la Libye. L’envoyé spécial de l’ONU, Ghassan Salamé, avait prévu, dans sa feuille de route validée par le Conseil de Sécurité, une conférence nationale s’appuyant sur un travail inédit de consultations populaires. L’idée était de revenir au peuple, de retrouver de la légitimité populaire, car les élites en place depuis 2011 étaient discréditées et avaient intérêt au maintien du statu quo.

Les consultations populaires organisées à l’échelle nationale ont duré plusieurs mois. 10 points ont émergé sur lesquels tous les Libyens se retrouvaient. Le processus devait aboutir le 15 avril 2019 à une conférence libo-libyenne en présence de représentants de toutes les forces vives du pays, à Ghadamès dans le sud du pays. Il s’agissait de reprendre, sous l’égide de l’ONU, les conclusions des consultations populaires, avec les 10 points de consensus, adopter une charte nationale et une feuille de route devant mener à un processus constituant et des élections.

Mais le 4 avril Haftar a lancé son  attaque vers l’Ouest, alors même que le Secrétaire Général de l’ONU se trouvait à Tripoli. Un véritable camouflet pour l’ONU. Manifestement une partie des pays étrangers présents en Libye ne voulaient pas de cette conférence, puisque l’attaque a été menée avec le soutien direct des Émirats Arabes Unis et celui, indirect mais tout aussi important, de l’Égypte. Ces pays ont donc torpillé une conférence nationale organisée avec le mandat du Conseil de Sécurité de l’ONU. Pourtant la France et les États-Unis ont refusé toute condamnation. Ils n’ont même pas accepté de désigner l’agresseur.

Quel rôle a joué la Russie, également présente en Libye ?

La Russie bloque toute nouvelle résolution sur la Libye depuis 2011, car elle estime, comme la Chine, que les Occidentaux l’ont flouée après s’être abstenue de poser son veto en 2011, donnant une légalité initiale à l’intervention menée au nom de la « responsabilité de protéger » [NDLR : ce concept peut être défini comme un compromis entre le droit d’ingérence ayant dans l’histoire récente cautionné de nombreuses interventions impérialistes occidentales et l’impunité totale des régimes exerçant des exactions contre les populations]. A aucun moment la résolution ne prévoyait un renversement du régime. Les Russes n’en sont pas moins désormais présents en Libye, où ils ont de bonnes relations avec Haftar mais aussi avec l’Ouest. Il y a différentes tendances à Moscou. Les services de sécurité et l’armée sont plus proches d’Haftar, ce qui s’est traduit par l’envoi de mercenaires du groupe Wagner, société militaire privée russe tenue par un oligarque proche du pouvoir. Pour revenir à la France, elle a soutenu le maréchal Haftar avant même cette offensive, quand il a procédé à l’invasion du sud libyen. En marge de l’offensive vers l’Ouest on a trouvé des armes françaises à proximité de Tripoli, et des missiles américains qui ont été donnés par des Français à Haftar.

La France insoumise avait posé une question au gouvernement à ce sujet…

Oui, la réponse officielle était assez rocambolesque. Il se serait agi de missiles « oubliés » sur place par les agents de la DGSE aux côtés de Haftar en 2017. Le soutien de la France au Maréchal Haftar était pourtant plus qu’implicite en 2019, puisque dans toutes les instances elle a refusé ne serait-ce que de le désigner comme l’agresseur, se contentant de renvoyer systématiquement les parties dos-à-dos dans des communiqués lénifiants appelant au cessez-le-feu. Il y a plusieurs explications. L’une d’elle est le tropisme militariste du Ministre des Affaires étrangères, qui a été auparavant Ministre de la Défense. Les intérêts du complexe militaro-industriel français, dont Le Drian  est le chargé de commerce en Égypte et dans le Golfe, ont largement pesé. Notre pays a également une base militaire stratégique aux Émirats. Il faut enfin prendre en ligne de compte la présence de l’armée française au Sahel. Celle-ci est donc directement concernée par la situation libyenne, et pour les responsables militaires il est souvent plus confortable d’avoir comme interlocuteur un militaire que des mosaïques de groupes auxquelles on ne comprend pas grand-chose.

Cela confirme que les options choisies en matière de lutte contre le terrorisme, d’alliances ou de ventes d’armes ont un effet systémique sur l’action internationale de la France.

Oui. Là le choix stratégique a été fait de privilégier à tous prix la relation avec les Émirats avec lesquels nous avons des accords de défense extrêmement contraignants signés sous Jacques Chirac, avec notamment des clauses d’automaticité d’intervention. Il avait même été suggéré dans ce cadre de modifier notre doctrine de dissuasion en l’élargissant au-delà du sanctuaire national. Cela avait fait un mini-scandale dans le milieu lors d’un des discours de Jacques Chirac. Puis, en pleine campagne présidentielle, Nicolas Sarkozy était allé plus loin, évoquant la possibilité de mettre à disposition des Émirats la dissuasion nucléaire française.Cela correspondait au moment de l’ouverture de la base militaire française aux Émirats, la première base ouverte par la France depuis la décolonisation. Dans un contexte de tensions avec l’Iran cela représente un enjeu stratégique. Si bien qu’actuellement il semble que ce sont plus les Émirats qui ont un moyen de pression sur la France que l’inverse.

On a parfois l’impression que la diplomatie française est traversée par les tensions régionales, qui ne devraient pas être dupliquées au sein de notre appareil diplomatique au détriment d’une position d’intermédiation supposant d’avoir de bonnes relations avec toutes les parties mais de ne dépendre d’aucune…

Oui. Contrairement par exemple à la Russie, qui a su, en Libye, garder des contacts avec tout le monde. Alors même qu’elle était engagée aux côtés d’Haftar, la Russie a gardé un certain prestige à l’Ouest. Alors, pour en venir à l’intervention turque, rappelons que jusqu’au mois de septembre 2019, les troupes d’Haftar ont avancé rapidement jusqu’à Tripoli. Cette avancée s’explique d’abord par l’état des forces du gouvernement de Tripoli, qui ont mis beaucoup de temps à se coordonner et s’organiser. Elles ont en définitive pu combattre vaillamment, mais sans moyens aériens, ils étaient en permanence bombardés par des drones fournis par les Émirats à Haftar. En grande difficulté, ils ont fait appel aux Turcs à l’automne 2019. Les pays qui ont reconnu le gouvernement de Tripoli et étaient censés le soutenir n’ont pas bougé. Les Turcs étaient quant à eux disposés à intervenir de manière intéressée. Cette intervention, essentiellement via des drones et de l’aide en matière de renseignement, a permis aux forces combattantes libyennes de Tripoli de renverser le rapport de forces. Les mercenaires syriens envoyés par les Turcs – la France parle de djihadistes, mais ce sont plutôt des gens de l’ancienne Armée Syrienne Libre non djihadistes, que la France connaît pour les avoir elle-même entraînés… – ont joué un rôle de soutien. Les gens qui se sont battus connaissaient le terrain, ce sont les gens de Tripoli et des villes environnantes. Ils défendaient leur ville contre la menace d’instauration d’une nouvelle dictature militaire. C’est très ancré dans les discours des jeunes qui se sont battus à Tripoli, ce refus d’une dictature militaire. Pour eux, la victoire d’Haftar aurait signifié une situation encore plus dure que sous Kadhafi. En définitive, fin mai 2020, les troupes d’Haftar se sont repliées vers Syrte et le sud de la Libye. Syrte est une ville symbolique puisque c’est la ville « frontière » entre la Cyrénaïque et la Tripolitaine. C’était aussi celle de Kadhafi. Pour l’instant Haftar contrôle encore Syrte, donc de facto les ressources pétrolières de la zone, qu’il a fermées, ce qui fait que depuis plusieurs mois la Libye vit sur ses réserves. L’objectif de Tripoli n’est pas de reconquérir la Cyrénaïque militairement, mais de reprendre le contrôle de toute la Tripolitaine et du croissant pétrolier. D’autant que l’Égypte a tracé une ligne rouge à ne pas dépasser, qui passe par Syrte justement. Du côté émirati et français aussi il y a une volonté de freiner Tripoli. Les gens de Tripoli disent d’ailleurs que tant qu’ils étaient bombardés jour et nuit la France ne disait rien, mais demande aujourd’hui un cessez-le-feu, et que la France est donc « mauvaise perdante ».

C’est dans ce contexte qu’il faut replacer l’incident survenu le 10 juin entre une frégate française et un navire turc au large de la Libye. Incident sur lequel on ne sait finalement pas grand-chose, mais qui en tout état de cause semble avoir été monté en épingle.  La France a joué la carte Haftar pour des raisons idéologiques ou touchant à son système d’alliance. Elle a multiplié les erreurs d’analyse de la situation.

Cette carte s’est révélée mauvaise. La gestion de ce dossier libyen par la France a été catastrophique. Pour masquer cela, on se focalise aujourd’hui sur le rôle de la Turquie. Tout un discours médiatique s’est mis en place pour faire de l’intervention turque l’explication unilatérale de l’instabilité en Libye et en Méditerranée. Ailleurs on a pu pointer la Russie, là c’est la Turquie. Alors qu’on voit bien que la réalité est plus complexe dans le dossier libyen, quoi qu’on pense par ailleurs du régime d’Erdogan. Cela ne veut évidemment pas dire que l’intervention turque soit anodine et désintéressée, on l’a dit plus haut. Les libyens se retrouvent avec une présence militaire étrangère sur leur sol, ce qu’ils ont toujours refusé. La politique de Kadhafi c’était « ni Otan ni Pacte de Varsovie », un peu comme la Yougoslavie. Là, au contraire, avec d’un côté les prises de gage des Turcs, et de l’autre, à l’Est, l’intervention des Émirats, la présence égyptienne qui risque de se durcir, les mercenaires de toutes sortes, l’internationalisation de la crise libyenne ne fait que se renforcer. Les positions se cristallisent. L’ONU est devenue inaudible. Le Conseil de Sécurité n’a pu s’entendre sur un successeur à Ghassan Salamé.  C’est dans ce contexte dangereux que survient le plan, soutenu par la France et les États-Unis, consistant à créer un compte bancaire indépendant de la Banque centrale libyenne, pour permettre la réexportation du pétrole libyen dont les gisements sont sous contrôle de Haftar.

Dans cette hypothèse, l’argent du pétrole ne serait donc plus versé directement à la Banque centrale libyenne, mais sur un compte à l’étranger, puis reversé à trois branches de la Banque Centrale qui correspondraient aux trois régions historiques de la Libye. C’est la voie ouverte vers la partition du pays.

Vous avez récemment écrit : « si tant est que les Libyens arrivent aujourd’hui à dégager une option politique de sortie de crise, celle-ci ne pourra voir le jour en l’absence d’un minimum d’unité, ou tout au moins d’engagement des acteurs extérieurs à cesser leur soutien militaire aux parties en conflit ». Est-il naïf de penser que la majorité des acteurs, y compris extérieurs, aurait toutefois intérêt à un apaisement, à reprendre le chemin vers la paix et la construction d’un État stable et démocratique en Libye. Quels sont les conditions nationales et internationales d’un apaisement ? Peut-on encore espérer la reprise à terme du dialogue national selon les termes de 2018-2019 ?

C’est ce que voudrait l’immense majorité du peuple Libyen mais comme je l’ai dit, la situation leur échappe aujourd’hui largement. Objectivement, tous les acteurs extérieurs auraient intérêt à un apaisement.

Mais comment définir précisément, à un moment donné dans un espace donné, les intérêts d’un pays ? S’agissant de la France par exemple, peut-on dire que les intérêts des actionnaires de telle ou telle entreprise de production d’armements reflètent les intérêts nationaux et ceux du peuple français ?

Nous voyons bien que dans cette perspective nos dirigeants peuvent prendre des positions allant contre l’intérêt national pour promouvoir des intérêts particuliers. Ceci  est clairement le cas en Libye. Le peuple libyen a tout à perdre dans cette guerre. Tous les pays partie prenante du conflit vont contre leurs intérêts. La  stabilité de la Libye est essentielle pour celle du Maghreb et de la Méditerranée. A-t-on intérêt à avoir des centaines de milliers d’armes en circulation dans ce pays ? A-t-on intérêt à avoir un non-État incapable de prendre en charge les enjeux migratoires et la menace terroriste ? A-t-on intérêt à ce que toutes les potentialités de reconstruction de la Libye, dans le domaine de la santé, des infrastructures routières ou portuaires, des énergies renouvelables etc., restent inexploitées ?

Je qualifierais donc ce conflit « d’absurde » au sens philosophique du terme dans la mesure où, allant contre l’intérêt de tous les acteurs, il ne fait aucun sens.

Ceci ne signifie pas bien évidemment que  cette guerre, comme toute guerre, n’a pas sa rationalité propre. Pour finir, au-delà de la Libye, je dirais que la question de la guerre de la France au Sahel mériterait d’être sérieusement débattue car là aussi se pose la question de l’adéquation des buts de guerre de la France tant avec ses intérêts nationaux qu’avec ceux des peuples de ces pays (lire notamment les diverses publications du Monde en Commun sur la situation au Mali).

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