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La révolution citoyenne

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l'article

Le sport professionnel américain au diapason de la rue

L'univers sportif n'est pas qu'un business. Il est lié au peuple, à ses remous, ses colères comme ses espérances, dans une relation souvent passionnelle. Partant de l'histoire pleine de dignité de Collin Kaepernick, François Colcanap, nous raconte comment la "rue" transforme les institutions les unes après les autres.

François Colcanap, depuis New York, observe l'actualité américaine : entre la "rue" et le pouvoir de Washington.

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A la fin des années 1960, l’écrivain noir américain Ralph Ellison écrivait :

“Nous, gens de lettres, devrions toujours garder un œil attentif sur les secteurs non intellectualisés de notre expérience. Notre vision périphérique a intérêt à être plutôt bonne, car même si les joueurs de baseball, les basketteurs, les footballeurs ne nous dirons pas comment écrire nos livres, ils n’en démontrent pas moins là où l’action véritablement décisive se passe.”

Ralph Ellison, auteur de “Invisible Man” (« Homme invisible, pour qui chantes-tu ? »)

En 2016, Colin Kaepernick, “quarterback” de football américain, africain-américain, s’agenouille pendant l’hymne national pour protester contre le racisme et les violences policières envers les minorités.

Il est violemment pris à partie par le candidat à la Présidence, Donald Trump. Son contrat venant à expiration à la fin de l’année, Kaepernick ne retrouvera plus une équipe qui l’engagera. Il commence alors un bras de fer avec la ligue des propriétaires d’équipes de football en portant plainte pour collusion dans le but de l’empêcher de poursuivre son métier.

Ces temps-ci, il n’est pas une manifestation sans que l’on ne mette un genou à terre, du simple policier démontrant son soutien aux manifestants, à Joe Biden, candidat démocrate à la Présidence. Le Commissaire de la ligue Nationale de Football Américain, Roger Goodell, qui regroupe tous les propriétaires d’équipes, a annoncé que les joueurs seront autorisés à mettre un genou à terre pendant l’hymne national à l’avenir. Il vient d’annoncer qu’il souhaite que Collin Kaepernick réintègre la Ligue !

Petit détour par les éditorialistes

Pour illustrer comment “la rue” s’exprime dans toutes les villes des États-Unis, le New York Times titrait, “ A MOVEMENT THAT SWEPT THE NATION” (« Un mouvement qui a balayé la nation »), et consacrait huit pages de l’édition du 16 Juin au sujet, dont une carte du pays étalée sur deux pages, pointant toutes les villes manifestant, les signalant de petits carrés rouges plus ou moins grands selon l’importance de la population de la ville. Une carte impressionnante à regarder ; pas beaucoup d’espaces vides de la côte Est à la côte Ouest, du Nord de la frontière Canadienne au Sud de celle avec le Mexique.

Ainsi pendant que “la rue” parle, les éditorialistes essayent de se faire entendre et de se rassurer dans la perspective des élections présidentielles à venir avec le thème-refrain sur le parallèle entre 2020 et 1968.

Ainsi de rappeler qu’en 1968 la jeunesse se révoltait, la grippe de Hong Kong avait frappé le pays aussi durement que le Covid-19 et les manifestants contre la guerre du Vietnam, mélangés avec les révoltes des Noirs, étaient traités par la plus grande violence policière. A l’époque l’administration était démocrate. Le Président Lyndon Johnson ne se représentant pas, son Vice-Président Humphrey fut le candidat face au Républicain Richard Nixon qui fera une campagne victorieuse sur le thème de restaurer “Law and Order” (la loi et l’ordre)

L’éditorialisme officiel, faisant ce parallèle, se pose la question de savoir si Donald Trump, utilisant la rhétorique de la campagne Nixon, n’arriverait pas à se faire réélire comme le candidat “Law and Order”.

Ces “gens de lettres”, à mon avis, font preuve d’une piètre vision périphérique, et très certainement très floue. Car la période a changé, cinquante-deux ans se sont écoulés depuis 1968. Je ne me lancerai pas dans une grande dissertation pour mettre en évidence les différences fondamentales, me contentant de citer une interview donnée par James Baldwin en 1968 au journal Esquire. Une interview extrêmement violente où le natif de Harlem ne concédait rien à son interlocuteur dans leur entretien sur l’état des relations blancs/noirs aux Etats-Unis, juste après l’assassinat de Martin Luther King Jr. C’est une interview fascinante à lire. J’en retiendrai cette seule question posée à Baldwin : avez-vous un espoir pour l’avenir de ce pays ?

“I have a vast amount of determination. I have a great deal of hope. I think the most hopeful thing to do is to look at the situation. People accuse me of being a doom-monger. I am not a doom-monger. If you don’t look at it, you can’t change it. You’ve got to look at it. And at certain times it cannot be more grim. If we don’t look at it, we won’t. If we don’t change it, we are going to die. We’re going to perish, every single one of is. That’s a tall order, a hard, hard bill to pay; but you have been accumulating it for a very long time. And now the bill is in. It is in for you and your children, and it is in all over the world. If you can’t pay your bill. There’s nothing more that you can do to me, nothing more at all. When you, in the person of your President, assure me that you will not tolerate any more violence, you may think that frightens me. People don’t get frightened when they heard that, they get mad. And whereas you’re afraid to die, I’m not.”

“J’ai beaucoup de détermination. J’ai beaucoup d’espoir. Je pense que la chose la plus optimiste à faire est d’examiner la situation. Les gens m’accusent d’être un prophète de malheur, c’est faux. Si vous ne regardez pas la situation en face, vous ne pouvez pas la changer. Vous devez y faire face. Et à certains moments, cela ne peut pas être plus sombre. Mais vous devez la regarder en face pour la changer. Si nous ne changeons pas la situation, nous allons mourir. Nous allons périr, l’un après l’autre. C’est une mission difficile, une facture difficile à payer ; mais la dette court depuis si longtemps. Et maintenant la facture est due. Elle est due par vous et vos enfants, et elle est due dans le monde entier. Si vous ne pouvez pas payer la dette, alors il n’y a rien d’autre que vous puissiez faire, absolument rien. Lorsque vous, en la personne de votre Président, m’assurez que vous ne tolérerez plus de violence, vous pensez peut-être que cela me fait peur. Les gens n’ont pas peur quand ils entendent ça, ils deviennent fous. Et, alors que vous, vous avez peur de mourir, moi pas.”

James Baldwin

Cette colère dans les propos de James Baldwin s’exprime après les assassinats de ses compagnons de lutte. Elle est le fruit d’un processus, et dans cette même interview il en esquisse la raison. Réagissant à la question de savoir ce que le citoyen lambda, “ l’homme blanc” de la ville, devrait faire pour améliorer la situation, James Baldwin répond :

“ Cela dépend de ce qu’il ressent. S’il estime qu’il doit sauver son pays, il doit parler à son voisin, il doit parler à ses enfants. Il n’a rien à me dire à moi.”

“La rue” de 2020 nous démontre que ce dialogue a eu lieu dans les familles. Il y a une nouvelle conscience de la dette à payer. Littéralement, un des articles les plus lus ces dernières années fut écrit par Ta-Nehisi Coates, et publié dans le magazine The Atlantic, “ The Case for Reparations” (« Plaidoyer pour l’indemnisation ») qui traitait de la question de la réparation pour l’esclavage et la ségrégation. Mais il ne s’agit pas que de réparations financières, il s’agit de s’attaquer à cette plaie qu’est le racisme. “La rue” de 2020 nous dit qu’une étape a été franchie. Noirs, blancs, jaunes, marrons, toutes les couleurs demandent un changement. L’interlocuteur ? Le politique. Sera-t-il longtemps le problème ?

Donald Trump va-t-il se faire réélire “à la Nixon”, l’homme de “Law and Order” ?

C’est, à mon avis, une lecture totalement erronée. Donald Trump vient d’imploser sous nos yeux, il a perdu le contrôle du scénario qu’il improvisait devant nous, et il ne repose plus que sur un “quarteron” d’incompétents uniquement animés d’une idéologie du passé, un monde de dominance occidentale sous l’hégémonie des États-Unis d’Amérique. Ils ont un degré d’idéologie tel qu’ils ont perdu leur “vision périphérique”.

Leur “white supremacy” ( suprématie blanc) est entièrement partie du problème.  Non sans citer le refus de l’Armée d’intervenir dans le débat social et cet arrêt de la Cour Suprême du 15 Juin affirmant la protection contre la discrimination des personnes L.G.B.T dans les lieux de travail, décision rendue par 6 juges pour, 3 contre, deux juges conservateurs, dont un installé par Trump, votant avec le bloc libéral de la Cour. Donald Trump voit ses soutiens s’évaporer. Plus encore, les récents sondages montrent un soutien total de la population pour les manifestations en cours. L’Amérique silencieuse de 1968, celle que James Baldwin tentait de réveiller et qu’il appelait les « indifférents », à qui parlait Nixon, donne de la voix.

Malheureusement, le candidat Démocrate, Joe Biden, ne fait pas l’unanimité dans son camp. La façon dont Bernie Sanders a une fois de plus été traité par le Parti Démocrate a créé un fossé que jusqu’à ces derniers jours les supporters de Sanders n’étaient pas enclins à sauter pour aller voter pour Joe Biden. La situation évolue. La perspective de la réélection de Trump devient un argument de ralliement à l’union démocrate. La bataille dans le camp démocrate se concentre maintenant sur les primaires concernant les représentants au Congrès, les soutiens de Sanders espérant placer un nombre suffisant de représentants au Congrès pour influer sur la législation. Après les Conventions nationales des deux partis, prévues au mois d’août, commencera la campagne de l’élection présidentielle, et avec elle les débats télévisés. Les performances publiques de Joe Biden ont souvent créé de gros problèmes et la tenue de ces débats à venir est un grand sujet de préoccupation.

Aucune « offense », tout en « defense »

Alors, loin des spéculations des éditorialistes, j’utiliserai une expression de sport pour décrire la façon dont cette élection présidentielle pourrait se dérouler : aucune “offense” (attaque), tout en “defense” (défense). Donald Trump va devoir s’expliquer sur la situation en cours. Joe Biden aura tout intérêt à écouter et à en dire le moins possible pour ne pas trébucher. C’est ainsi que va se décider le choix pour le Président des États-Unis d’Amérique et chacun jugera de l’état de notre démocratie.

Les joueurs de baseball, dans une moindre mesure, mais les joueurs de basket et les footballeurs ont fait entendre leurs voix avec “la rue”. Collin Kaepernick, qui a reçu d’importantes indemnités de la ligue, vient d’entendre le Commissaire de cette même ligue reconnaitre le geste pour lequel il avait été mis au ban de la société. LeBron James, l’athlète américain représentant les plus gros intérêts économiques du moment n’a pas hésité à donner sa voix au mouvement du Black Lives Matter. Michael Jordan, conservateur, en retrait sur les affaires politiques, a dû sortir de son silence et prendre position. Jusqu’aux propriétaires des équipes de sport, toutes confondues, Républicains, ardents supporteurs de Trump, ils sont obligés au silence. Tout cela “démontre là où l’action vraiment décisive se passe.” Les supporteurs, soutenus par les athlètes, “la rue” et les dieux du stade.

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