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La révolution citoyenne

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l'article

Itinéraire d’un burkinabé

Les étudiants, journalistes, membres des mouvements citoyens et politiques présents à la conférence de Jean-Luc Mélenchon à l’université de Ouagadougou nous ont dit avoir ressentis qu’il ne s’agissait pas d’un énième discours sans lendemain « d’un politicien français ». La conférence de Jean-Luc Mélenchon, autre voix de la France en Afrique, a été plus qu’un discours. Elle a aussi été une rencontre, dans la continuité de celles effectuées pendant les 3 jours ayant précédé l’épilogue de ce déplacement. En témoigne l’intense séance de questions auxquelles le président du groupe parlementaire de la France Insoumise a répondu sans langue de bois pendant une heure. L’inverse de la conférence de Macron dans le même lieu en 2017, qui avait vu les étudiants bloqués et gazés à l’extérieur de l’université par des rangées de CRS, et les questions soigneusement sélectionnées à l’avance.
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Bien sûr la richesse de ce moment n’était pas imaginable sans la lecture, à distance, d’articles, de rapports, de textes historiques etc. Militer pour la révolution citoyenne, c’est aussi se prémunir d’un certain anti-intellectualisme à la mode selon lequel on ne peut strictement rien comprendre à distance grâce aux livres, aux témoignages, aux chiffres (pour peu qu’ils soient établis sérieusement, et insérés dans une grille d’analyse restituant leur signification). Mais ces lectures prennent toutes leur dimension quand elles s’enrichissent des contacts humains qui font la saveur de la vie. A cet égard la rencontre avec Boniface Ouedraogo, un des chauffeurs sans lesquels il eut été impossible de réaliser ce déplacement, n’est pas seulement l’histoire d’une amitié nouvelle. La jeune vie de Boniface est à elle seule une tranche d’histoire du Burkina Faso. 

A 36 ans, il est déjà très expérimenté, et pour tout dire presque un « vieux » au regard de la pyramide démographique du pays. Il a d’abord été, il y a plusieurs années, instituteur dans le nord du pays. Dans la province ou, début juin, un massacre sur fond de règlements de compte mafieux a fait plus de 160 morts, et provoqué la colère de la population. Dans le nord une large partie des gens vivent désormais sous couvre-feu, et les fermetures de 2400 écoles privent 350 000 enfants d’enseignement. C’est dans ce contexte d’aggravation de l’insécurité que Boniface a démissionné de l’éducation nationale il y a maintenant des années. Après avoir récupéré sa petite moto, qui avait mis un mois à lui parvenir dans le nord, faute de route, il est parti vers le sud. D’où il vient. 

Là, comme des centaines de milliers de jeunes burkinabé, il a pratiqué l’orpaillage clandestin. Il l’a fait en Côte d’Ivoire, mais il aurait aussi bien pu le faire au Burkina. L’or est devenu depuis 2008 le premier produit d’exportation. Le Burkina est le 4e exportateur africain. 17 mines y existent officiellement, exploitée par des sociétés étrangères et rapportant 2 milliards d’euros (70 % des recettes d’exportation du pays, d’où sont tirés 15% du budget de l’Etat). La gestion des mines officielles est plus transparente depuis l’imposition, en 2015, d’un code minier écrit par un économiste impliqué dans la révolution citoyenne. C’est un des plus grands acquis de la révolution, avec bien sûr le départ du dictateur Blaise Compaoré. `

Mais il existe en parallèle des centaines, voire des milliers de mines « artisanales » faisant vivre ou survivre des orpailleurs. Cette « solution » de facilité, liée à l’explosion du court mondial de l’or depuis 10 ans, et à l’absence d’alternative pour la jeunesse, est catastrophique : elle détruit l’environnement sur les lieux d’exploitation ; elle accélère le dépeuplement – donc la désertification – des terres arables ; elle favorise la domination d’une bourgeoisie compradore qui n’a aucun intérêt au développement économique endogène ; enfin, l’orpaillage clandestin alimente une économie souterraine qui, tout en opérant comme un « amortisseur social », enrichit les secteurs sécuritaires paraétatique, ainsi que les groupes armées non étatiques. Elle favorise ainsi la violence. 

Après cinq années d’orpaillage, Boniface et ses camarades ont été chassés de la mine. Avec ses économies il a alors essayé d’ouvrir dans son village natal un maquis, nom donné en Afrique francophone aux restaurants populaires. Les maquis sont des lieux de restauration, mais aussi d’échange et de rencontres. Ils assument un rôle essentiel dans les sociétés d’Afrique de l’ouest. Le maquis de Boniface était un chouette endroit m’a-t-il dit. On s’y amusait bien. Mais ça n’a pas marché. Trop de frais, pas assez de passe-droits. Boniface a fermé son maquis.  

Puis, comme c’est un passionné de théâtre, il a décidé de faire des études de théâtre. Il les finance en exerçant comme chauffeur dans une société de location de véhicules. Le théâtre est une institution au Burkina. Ouagadougou abrite ainsi les Récréatrales, un grand festival de théâtre. Organisé tous les deux ans, c’est un lieu de formation pour les scénographes, les comédiens, les metteurs en scène, qui vivent au contact des populations durant toute la durée de la manifestation. Après ses études, Boniface espère intégrer une troupe burkinabé. Il rêve aussi de pouvoir faire un stage dans une troupe en France.

A 36 ans Boniface a déjà pratiqué quatre métiers. Dans des conditions que nous avons du mal à imaginer depuis la France. C’est grâce à cette expérience qu’il a été plus qu’un chauffeur. Sans lui certaines rencontres de travail effectuée en vue de préparer les rencontres prévues au programme de la délégation de Jean-Luc Mélenchon n’auraient pas été aussi constructives. Il a facilité le contact humain direct, qui fait la saveur de nos existences, et est indispensable à la fraternité qu’implique la lutte pour la défense de l’intérêt général humain. 

Arnaud Le Gall

Burkina Faso : ce que disent les chiffres
Le Burkina Faso est peuplé de 21 millions d’habitants, dont 45 % âgés de 14 ans ou moins : il sera donc tôt ou tard obligé d’adopter un modèle économique permettant un développement endogène créateur d’emploi, en opposition à la version locale du néolibéralisme. Le taux d’alphabétisation est de 58,3 % chez les 15-24 ans (61,8% pour les hommes et 54,7% pour les femmes). C’est insuffisant, mais largement supérieur à celui des 65 ans (10,1% – 19,4 % pour les hommes et 4,1% pour les femmes) : cet écart rappelle les acquis de la politique de Thomas Sankara en la matière. La population de Ouagadougou est de 2,6 millions d’habitants, en hausse de 7% chaque année : donc l’accès aux réseaux essentiel comme l’eau, l’électricité, internet, est déjà au cœur du processus de révolution citoyenne enclenché en 2014.80 % des Burkinabé sont agriculteurs ou éleveurs, mais ce secteur ne représente que 30% du PIB du pays : on comprend ici le poids des productions vivrières. Plus d’1 million de personnes supplémentaires déplacées dans le nord et l’est du pays depuis début 2019, et 2 millions de personnes ne mangeant pas à leur faim début 2021 : ces chiffres en disent beaucoup les conséquences de la situation sécuritaire, elle-même largement liée à la pression foncière sur fond de crise écologique. Ces déplacements de populations sont un facteur aggravant car ils accélèrent la désertification des zones dépeuplées. Enfin, le PIB du Burkina Faso selon la Banque mondiale est de 16,1 milliards de dollars, soit 769 dollars par habitant contre 1 566 en Afrique sub-Saharienne. Pour les néolibéraux seuls comptent et les ratios dettes / PIB, les volumes de ressources primaires disponibles dans les sols, les indices de croissance etc. C’est ainsi qu’ils attribuent telle ou telle place dans la production et les échanges capitalistes mondiaux. Ils ne se demanderont donc pas de quoi est faite la vie de la majorité des burkinabé qui, vivant pour partie de production vivrières et/ou exerçant dans les secteurs dits « informels », vivent (et pour certains survivent) d’activités qui restent largement absentes des chiffres officiels comme le PIB.

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