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Crise autour de l’Ukraine : l’alignement condamne à la figuration

Analyser ce qui se joue depuis plusieurs semaines dans la crise autour de l’Ukraine suppose de se défaire d’une couverture médiatique délirante, ayant moins pour objectif d’informer que de créer une ambiance anxiogène et de conditionnement. Pas une journée ne passe depuis Novembre sans que plusieurs articles ne nous alertent sur une possible « invasion imminente » de l’Ukraine par la Russie, sur les « faiblesses » des Occidentaux « affaiblis par leurs divisions » (comprendre « il faut faire bloc face à la Russie derrière les USA ») etc. 

Se libérer d’une ambiance de conditionnement

Majoritairement orchestrée par la machine étasunienne, la noria des communiqués pluriquotidiens a pour premier effet d’occulter ce dont il est réellement question. Existe-t-il une « menace imminente d’invasion de l’Ukraine » par la Russie ? Personne n’est devin. Mais notons que les Russes affirment n’avoir aucune intention de la sorte. Les autorités ukrainiennes ont quant à elles fait montre à plusieurs reprises de leur scepticisme sur cette thèse.

Quant aux États-Unis eux-mêmes, ils semblent jouer avec cette terrible menace avec une désinvolture qui n’incite guère à les prendre au sérieux. Comment une invasion pourrait-elle être « imminente » un jour, et non plus le lendemain, ou l’inverse ? A l’heure où ces lignes sont écrites, l’heure n’est plus à une « invasion imminente » dans les communiqués étasuniens.
Qu’en sera-t-il demain ou après-demain ?

Bref, prendre pour argent comptant les déclarations de la Maison Blanche, comme l’ont fait beaucoup de médias depuis le début de cette crise, est une insulte à l’intelligence des français, et à tous ceux qui s’efforcent de comprendre de quoi il est question en réalité.

Un rapport de forces tri décennal sur l’extension de l’OTAN à l’est

Ce qui se joue est ailleurs. Passons rapidement sur le fait que la situation intérieure de Joe Biden le pousse à surenchérir. A quelques mois des élections intermédiaires, il ne peut assumer ce qui serait perçu comme une reculade après la débâcle en Afghanistan, et qui aux yeux des bellicistes étasuniens serait un nouveau signal de faiblesse envoyé à la Chine. Si on ajoute à cela le torpillage de son plan de relance par le Congrès, le retour de l’inflation, ou encore des alertes boursières inquiétantes, on comprend que la carte de la « menace russe » soit surutilisée.

Sur le plan international il s’agit d’un rapport de forces tri-décennal autour de la question de l’extension à l’est de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), et des déploiements d’armements afférents, considérés comme une menace quasi vitale par la Russie (voir la carte). Non sans raisons, quand on sait que le budget militaire cumulé des membres de l’OTAN était de 1035 milliards de dollars en 2019, dont 731 pour les USA, quand le budget militaire 2020 de la Russie plafonnait à 61 milliards de dollars. Ou quand on sait que les États-Unis ont récemment réactivé en Allemagne une unité d’artillerie susceptible d’être dotée d’armes hypersoniques.
Imaginerait-on les USA accepter que le Mexique et le Canada entrent dans une alliance militaire foncièrement hostile ? Ou que soient déployées des armes stratégiques à leurs portes ? Les gouvernements locaux qui prendraient de telles décisions n’auraient guère de chance de rester en place plus de quelques semaines…

L’Otan et ses extensions successives

Comme le rappelle par exemple Jean de Glinasty, ancien ambassadeur de France en Russie dont l’avis converge ici avec celui de nombreux analystes, le déploiement par la Russie d’environ 100 000 hommes à proximité de la frontière ukrainienne a toutes les apparences d’un « coup tactique » pour amener l’OTAN et les États-Unis à négocier à ce sujet. La Russie en est arrivée à cette extrémité principalement en raison des fins de non-recevoir des États-Unis depuis des années.

Les termes du débat son simples. La Russie rappelle régulièrement que promesse avait été faite au dernier dirigeant soviétique, Mikhaïl Gorbatchev, que l’OTAN ne s’étendrait pas à l’est. Les atlantistes rétorquent qu’il n’y a jamais eu d’engagement formalisé. La Russie réclame donc un engagement écrit ayant force légale. Elle a donc soumis aux États-Unis des projets de traité réformant l’architecture de sécurité en Europe. Ces traités pourraient mettre officiellement fin à toute idée d’expansion de l’OTAN à l’Ukraine et plus généralement aux anciennes républiques de l’URSS qui n’en sont pas déjà membres, et/ou acter des limitations de déploiements d’armes stratégiques.

Pour l’OTAN et les États-Unis, la position reste d’exclure toute limitation des alliances. Au contraire, si on suit les analyses qui signalent que la crise autour de l’Ukraine semble revigorer l’OTAN, il apparaît que seule la tension permet de donner une raison d’être à une organisation qui aurait dû disparaître à la fin de la Guerre froide.

Toutefois un document ayant fuité, et dont l’authenticité a été confirmée par les États-Unis, laisse entendre que ces derniers seraient prêts à une limitation des déploiement d’armes de l’OTAN pour favoriser une désescalade, via des négociations à la fois sur les missiles à courte et moyenne portée et sur de nouveaux moyens de vérification de l’application du traité sur la réduction des armes stratégiques (START).

Cette ouverture pourrait s’expliquer par le fait que d’un côté les USA puis l’OTAN ont indiqué qu’ils n’enverront pas de forces de combat en Ukraine, et écartent donc l’idée d’une intervention militaire directe. Et que, de l’autre, l’arme alternative des « sanctions terribles » dont les États-Unis menacent la Russie est de plus en plus obsolète : la Russie a ces dernières années pris des mesures structurelles, comme la baisse drastique de la part des dollars dans les réserves de la Banque Centrale menée de concert avec la Chine ; et la mise en place d’une carte de paiement nationale qui pourrait pallier l’exclusion de la Russie par les USA du système occidental de transferts interbancaire Swift. Enfin des sanctions majeures se heurtent à un obstacle de taille : elles seraient désastreuses pour les pays européens, qu’il s’agisse du prix de l’énergie, ou de la place financière de Londres. Reste à savoir si cet argument compte pour les États-Unis, qui y voient de leur côté une occasion d’exporter leur gaz de schiste, quel qu’en soit le coût de production et écologique.

En tout état de cause chacun semble donc conscient des cartes qu’il a en main, et la situation semble plus maîtrisée qu’il n’y paraît quand on en reste aux flux anxiogènes des communiqués de conditionnement. Mais tout n’est pas rationnel dans le déclenchement des guerres, et le jeu de l’escalade est en lui-même dangereux.

Emmanuel Macron n’est pas à la hauteur de la situation

L’Union européenne a jusqu’à présent joué les faire-valoir, et Emmanuel Macron a fait montre d’une incohérence typique de la politique étrangère qu’il aura menée durant cinq ans. Au diapason des États-Unis, il souffle le chaud et le froid depuis novembre. Après avoir déclaré fin novembre que la France était prête à « faire respecter l’intégrité territoriale de l’Ukraine », il a plus récemment proposé « un chemin de désescalade » à Vladimir Poutine, tout en menaçant la Russie de sanctions.

La séquence immédiatement en cours le voit mettre en scène son dialogue avec Vladimir Poutine, puis avec le président ukrainien. Personne ne niera l’intérêt de dialoguer avec le président russe pour sortir de cette crise. Si tant est que ces rencontres aillent au-delà des postures. Or rien n’est moins sûr, car le président français est coincé entre sa prétention à avoir un vrai dialogue avec la Russie et son obsession de bâtir une improbable « puissance » européenne, donc de cotiser en permanence à l’atlantisme dont n’entendent pas se départir la plupart des pays situés à l’est de l’Union Européenne.

Ce faisant il reste enlisé dans le piège des États-Unis qui depuis les années 1990 ont méthodiquement appliqué leur volonté de contrer « l’émergence d’accords de sécurité intraeuropéens qui saperaient l’OTAN, et surtout la structure de commandement intégré de l’alliance », par exemple dans le Defense Planning Guideline 19941999. Sur fond d’exagération de la menace russe pour faire accepter la « protection » supposée des États-Unis, cette orientation est gravée dans le marbre des traités européens et régulièrement rappelée. Y compris par des pays européens comme l’Allemagne, dont l’ex-ministre de la Défense a plusieurs fois affirmé, en fonction, que « l’OTAN demeure et demeurera l’ancre de la sécurité européenne ». Cette hégémonie atlantiste sur l’Union Européenne a été renforcée par le déplacement de l’épicentre géopolitique de l’UE après l’adhésion des anciens pays du bloc de l’Est, tous entrés dans l’OTAN avant même d’adhérer à l’Union européenne.

Dans de telle conditions Emmanuel Macron ne peut avoir une position claire, constante et indépendante sur la Russie. Il oscille entre d’un côté l’alignement le plus total, comme lorsqu’il propose le déploiement de soldats français en Roumanie dans le cadre de l’OTAN, en complément des 575 soldats français déjà présents en Estonie et en Lituanie, et de l’autre les déclarations plus indépendantes mais généralement sans lendemain. Cette contradiction est aggravée par le fait que, voulant la détourner à des fins électorales, il n’a pas voulu décaler la Présidence Française de l’Union. Faisant déjà face à ce qui prend de plus en plus les allures d’un fiasco au Mali, dont les partenaires européens de la force Takuba ont pris la mesure, Emmanuel Macron ne peut se permettre, en période de campagne, et alors qu’il a multiplié les déclarations lunaires sur l’ « autonomie stratégique européenne » ou l’ « Europe puissance », d’essuyer un désaveu sur le dossier russe de la part des européens. Donc il gesticule.

D’autres voies sont possibles. Il fut un temps, au sortir de la guerre froide, où la France était force de proposition pour une meilleure intégration de la Russie au monde européen. Il fut un temps où l’Allemagne, la Russie et la France, pouvaient faire cause commune contre les aventures guerrières étasuniennes, comme on l’a vu en 2003. Agir efficacement comme puissance de médiation avec la Russie, rôle pour lequel la France dispose de tous les atouts, implique de rompre avec l’alignement atlantiste. Le reste n’est qu’agitation stérile.

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