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La présidentielle française vue de l’étranger

Nous vous invitons à suivre ce dossier qui relatera la perception dans le monde de la campagne présidentielle en France. La campagne trouvera son épilogue les 10 et 24 avril 2022.

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Vu d’Espagne : Les électeurs de Mélenchon feront l’élection

« Macron et Le Pen courtisent les électeurs du candidat de gauche, conscients que le vote de rejet est le plus grand ennemi de l’actuel président » Nous vous proposons la traduction de cet article de Silvia Ayuso qui analyse les tiraillements qui traverse l’électorat de Jean-Luc Mélenchon à l’approche du second tour de la présidentielle. Il a été publié dans le quotidien espagnol de droite El País sous le titre « Élection présidentielle : les 7,7 millions d'électeurs de Mélenchon détiennent la clé de l'Élysée ».

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Une grande affiche de campagne de Jean-Luc Mélenchon avec le slogan « Un autre monde est possible » accueille les voyageurs sortant du métro à Saint-Denis, à quelques centaines de mètres de la basilique où sont enterrés les rois de France. Collé sur l’affiche officielle du chef de file de la France insoumise, une affichette se félicite de son résultat dans cette ville de la périphérie parisienne. Le candidat à la présidentielle arrivé en troisième position au niveau national, a été ici le plus voté, avec 61% des suffrages. « Le combat continue ! », lit-on sur une autre affiche également placardée sur le visage de l’homme politique populiste de gauche. Ses électeurs sont désormais activement courtisés par les deux candidats qualifiés pour le second tour du 24 avril. Emmanuel Macron, centriste, et Marine Le Pen, candidate d’extrême droite, sont conscients que les 7,7 millions de voix mélenchonistes du premier tour pourraient attribuer la clé du palais de l’Élysée qu’ils convoitent tant.

Personne ne sait avec certitude ce que cette clé déverrouillera. Au soir du premier tour, Mélenchon a réaffirmé par trois fois l’importance que, lors du rendez-vous de dimanche prochain, « pas une voix » n’aille à Le Pen. Mais il n’a pas non plus demandé à soutenir Macron, comme l’ont fait d’autres candidats de gauche – la socialiste Anne Hidalgo, l’écologiste Yannick Jadot ou le communiste Fabien Roussel – et la conservatrice Valérie Pécresse. Ce dimanche, l’équipe de Mélenchon a annoncé une consultation interne à laquelle ont participé 215 292 personnes (une part infime de ceux qui ont voté pour le candidat de gauche) sur leur intention de voter au second tour. Ils pouvaient choisir entre voter blanc, s’abstenir ou voter pour Macron. Le Pen n’était pas une des possibilités de la consultation. Seul un tiers des participants (33 %) déclarent voter pour le président sortant. Les autres s’abstiendront (29 %) ou voteront blanc ou nul (38 %).

Reste à savoir si ces résultats – qui en aucun cas, insiste Mélenchon, ne valent une consigne de vote – auront un impact. Le problème, pointent des analystes comme Martin Quencez, directeur adjoint du bureau parisien du think tank états-unien German Marshall Fund, c’est que seulement 50 % des votes de Mélenchon au premier tour étaient des votes mélenchonistes « de conviction ». Les 50 % restants, précise-t-il, « n’ont aucun intérêt à suivre les consignes de Mélenchon, ce qui explique que le report des voix au second tour soit assez imprévisible ». Beaucoup de ces voix (jusqu’à un tiers des voix pour la gauche, préviennent Quencez et d’autres analystes), en particulier celles des anti-système, sont tentées de suivre l’appel de Marine Le Pen. Elle cherche à transformer le front républicain, qui l’empêchait jusqu’à présent d’accéder au pouvoir, en un « front anti-Macron » sous le slogan, maintes fois répétée ces jours-ci sur les réseaux sociaux, du « tout sauf Macron ».

Un « mélenchoniste-lepeniste »

A Saint-Denis, Marco est décidé. Le 10 avril, il a voté pour Mélenchon, mais dimanche prochain, il votera « pour Le Pen », dit-il en buvant une bière dans l’un des bars qui entourent le marché de la place. C’est dans ce bar que le retraité de 62 ans, qui a travaillé toute sa vie « ici et là », aide de temps en temps avec un petit poste afin de compléter sa maigre retraite. Marco, qui ne veut pas donner son nom de famille (comme les autres électeurs interrogés), est le fils d’un immigré italien et un descendant de républicains espagnols exilés. Il se définit comme un « communiste de toujours », mais sa volonté de franchir le Rubicon ne le gêne pas particulièrement. Il ne s’agit pas d’un vote d’adhésion à Le Pen, souligne-t-il, mais d’une tentative d’empêcher que « Macron nous baise encore cinq ans », dit-il. Il a « dirigé un pays comme si c’était une entreprise ».

Au terme d’une longue discussion, Marco fait référence aux nombreux migrants qui remplissent le marché de cette ville pauvre à la périphérie de la capitale où il a passé toute sa vie. Selon lui, une main ferme contre ces jeunes d’origine étrangère « qui volent et fument de la merde (de la drogue) » ne serait pas une si mauvaise nouvelle. Mais tous ne sont pas méchant, souligne-t-il en jetant un coup d’œil au patron du bar, d’origine algérienne et qui écoute en silence. Celui-ci a glissé un moment avant qu’il voterait pour Macron. Mais la présence de ces jeunes fait que ni lui ni ses filles ne se sentent « en sécurité » lorsqu’ils se promènent à Saint-Denis, et une telle situation ne peut plus durer selon lui. Imaginer une « autre Europe » ne le gêne pas non plus. Il ne veut « pas cette Europe des riches » au détriment d’une « France forte ». Il reconnaît cependant qu’il est satisfait de l’existence d’une monnaie unique et de l’absence de frontières intérieures.

La « mélenchoniste-abstentionniste »

Lorena, électrice de Mélenchon qui se définit comme une « antifasciste » convaincue, comprend malgré tout des personnes comme Marco. Cette étudiante en philosophie de 26 ans considère que « parmi ceux qui voteront pour Le Pen, il y a beaucoup de personnes qui ne sont pas racistes, mais qui en ont marre de Macron, parce qu’il n’a fait que nous mépriser ». Cette Parisienne franco-colombienne a été l’une des premières à être enfermées la semaine dernière dans la Sorbonne, avec près de 500 étudiants, pour marquer leur opposition à « Le Pen et Macron ». C’est depuis cette même université de la Sorbonne qu’il y a un demi-siècle d’autres étudiants avaient mené les manifestations de mai 68 qui avaient secoué le gouvernement de Charles de Gaulle. Pour Lorena, répéter le duel présidentiel de 2017 (à nouveau Macron et Le Pen) est une « arnaque ». C’est pour cette raison que des mélenchonistes comme elle n’iront pas voter malgré les conséquences que pourraient avoir une telle décision sur l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir. « Il n’y a pas d’alternative à l’abstention pour nous. Macron n’est pas une option, même si nous savons que le Rassemblement national [le parti de Le Pen] est là », dit-elle. « Les urnes étaient trop petites pour nous, il nous faut autre chose. Mélenchon était sur le point d’y parvenir, mais encore une fois il n’y est pas parvenu et encore une fois nous devons nous contenter de deux options qui n’en sont pas vraiment », insiste-t-elle.

« Je voterai pour Macron même si je le déteste »

Le visage de Thomas fait la moue en pensant au dimanche 24. « Je voterai pour Macron, même si je le hais. Et je vais vomir en sortant du bureau de vote », confie ce jeune de 22 ans qui a interrompu ses études pour devenir professeur d’arts plastiques par manque de clarté pour son avenir. Ce qui apparaît clairement à ses yeux c’est qu’un vote pour « Marine Le Pen est un danger mortel ». Toutefois, il considère que Macron et Le Pen « sont les deux faces d’une même médaille » et que le président « a mené une politique qui a conduit à la montée de l’extrême droite en France ». Mais une victoire de Le Pen est « un risque qu’on ne peut pas prendre », ajoute-t-il. Ainsi, même si c’est le nez bouché, il votera dimanche et il le fera pour l’actuel président. En espérant, dit-il, qu’au moins les pressions sociales – les mobilisations étudiantes de ces derniers jours ou l’occupation d’une rue parisienne par le mouvement écologiste Extinction Rebellion – lui donneront de quoi réfléchir, voire infléchir sa politique.

« Je pense aussi que Macron est dangereux et je ne me fais pas d’illusions, je suis convaincu que s’il gagne, nous aurons à nouveau une Le Pen dans cinq ans. Mais, stratégiquement, c’est le moindre mal et si on arrive à avoir un contrepoids pour lui imposer certains de nos enjeux et besoins, on n’a rien à perdre à l’essayer. » Samedi, lors d’un rassemblement à Marseille, terre mélenchoniste, Macron a promis plus d’efforts en matière d’écologie : deux ministres spécifiquement dédiés à la question et un Premier ministre « chargé de la planification écologique ». Un message qui semblait adressé aux oreilles des Thomas de toute la France. La question est de savoir si, dimanche prochain, il y aura plus de gens comme ce jeune homme ou, au contraire, si les Lorenas abstentionnistes ou même les Marcos convertis en lepenistes pèseront plus.

Pour accéder à l’article original de El País

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