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La présidentielle française vue de l’étranger

Nous vous invitons à suivre ce dossier qui relatera la perception dans le monde de la campagne présidentielle en France. La campagne trouvera son épilogue les 10 et 24 avril 2022.

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Vu d’Espagne : Jean-Luc Mélenchon, la force de la république

« Pour l'homme politique français, le programme est un contrat passé avec les citoyens, qui guide le vote et encourage l'engagement politique. » Nous vous proposons ici une traduction d'un article de Manuel Moreneo, politologue espagnol, qui loue dans cette article le projet porté par Jean-Luc Mélenchon au cours de cette campagne. Un contraste saisissant avec ce qui est défendu par les autres candidats de cette élection présidentielle. Cet article a été publié pour la première fois dans le média catalan El Comején.

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S’il y a un point qui caractérise au mieux l’option Mélenchon, c’est la cohérence entre ses principes, son programme et sa stratégie. En ce sens, il ne cherche pas à tromper, préférant miser sur la vérité. On pourrait affirmer ceci : un programme social et démocratique avancé n’est pas compatible avec cette Union européenne-là. En d’autres termes, cette Union européenne est le plus grand obstacle à une politique réellement de gauche.

Mélenchon et Lafontaine sont entrés dans notre monde par cette social-démocratie qui ne voulait pas cesser de l’être et qui transformait la cohérence en force et programme. C’était un temps d’optimisme : les forums sociaux, les mobilisations unies et la place de la gauche qui montait en France, en Italie, en Grèce, en Allemagne, au Portugal… L’émergence de Partis de Gauche à l’échelle européenne comme l’expression d’un projet politique qui voulait se construire avec l’objectif d’être majoritaire, accompagné d’un programme clair et pointu ancré à gauche. « Une autre Europe est possible » résumait et synthétisait une volonté, un pari différencié formulé de manière positive. Tout cela s’est terminé le jour où Alexis Tsipras s’est plié au chantage de l’Union européenne et a appliqué un programme d’austérité sévère qui, on le sait bien aujourd’hui, n’a servi qu’à payer les dettes et achever de couler l’économie grecque.

Les temps ont changé pour le pire, bien pire. Lafontaine a quitté Die Linke après que ce parti ait accepté les nouveaux budgets destinés à la guerre, dans le cadre d’un renforcement structurel du complexe militaro-industriel allemand avec une OTAN fermant la porte à toute ouverture à l’Est. Mélenchon poursuit sa lutte déséquilibrée pour revendiquer une nouvelle république. Celle-ci serait sise sur une bloc national-populaire qui existe et qui se mobilise. Toutefois, il ne dispose pas encore d’une définition politique autonome capable de transformer ce sujet en un projet alternatif pour le pays. C’est la question décisive.

La carte politico-électorale de la France semblait limitée : trois droites dures qui disputaient la majorité à un Macron situé dans un faux centre, simplement de par l’absence d’un concurrent sérieux à sa gauche. Une fois de plus, Mélenchon apparaît avec un discours puissant chargé de propositions, défendant un processus constitutionnel vers une nouvelle république et plaçant en son centre un projet de société, de gouvernement et d’État alternatifs. Sa réaction à la guerre en Ukraine a surpris : rejet de l’intervention militaire russe, engagement clair vers une sortie de l’OTAN et défense d’une politique du non-alignement. Les moments de crise, de conflits, de guerres, sont ceux qui mesurent les politiques et les figures politiques. Ces moments révèlent la profondeur de leurs principes, la constance dans leur caractère et leur subalternité ou non face aux puissances économiques, médiatiques et politico-militaires dominantes. Mélenchon, en pleine campagne électorale – et à contre-courant – est resté cohérent avec sa politique et a sauvé partout la dignité d’une gauche en retrait.

La France insoumise apparaît dans les sondages à la troisième place avec une moyenne de 14 % des voix. Macron est en tête avec environ 28 % tandis que Marine Le Pen commence à prendre ses distances avec Zemmour et se rapproche, à nouveau, des 19 %. Le Parti socialiste est proche de la disparition, tout comme le Parti communiste ; les Verts stagnent autour de 5 %. La carte des urnes en dit long sur la réalité politique et culturelle française. 30 % de ceux qui envisagent de voter vont voter pour l’extrême droite et un peu plus de 10 % pour l’ancien parti gaulliste. La stratégie de Macron consiste à s’opposer à Marine Le Pen et à prendre au second tour les voix de la gauche comme un moindre mal face à la peur de la victoire des droites populistes. Tout cela changerait si c’est Mélenchon qui se retrouverait face à l’actuel président au second tour. Nous savons que le défi est de taille, mais l’espoir grandît auprès d’un peuple désillusionné, plein de ressentiments envers la classe politique et avec une rage accumulée par des années de tromperies et de mensonges et, plus grave, face à un avenir de plus en plus incertain. Les gens continuent de rechercher la protection, la fermeté face aux grandes puissances économiques et financières avec la défense des droits sociaux. Un ordre fondé sur la justice, l’égalité et la solidarité

La bataille de Mélenchon transcende la France. Si l’expérience de pays comme l’Italie nous dit quelque chose, c’est que la gauche peut disparaître en tant que force réelle et que les systèmes politiques de l’Union européenne tendent à créer dans chacun des États – comme le dit Luciano Canfora – des « partis de régime unifié » basés sur une politique économique et sociale commune, dans un alignement rigide avec les États-Unis et organisé par l’OTAN. La crise en Ukraine le démontre précisément : nous sommes passés d’une pensée unique à une politique unique et à une forme de partis professionnels et oligarchiques subordonnés aux grandes puissances économiques. Au centre, un monde médiatique tout-puissant qui promeut un discours disciplinaire qui exclut la pensée critique et marginalise la dissidence. Le libéralisme conservateur et autoritaire est désormais la centralité.

L’importance de son programme doit être soulignée. Mélenchon mène une campagne fondée sur un ensemble articulé de propositions très précises et avec un grand contenu transformateur. Pour l’homme politique français, le programme est un contrat passé avec les citoyens, qui guide le vote et encourage l’engagement politique. Autrement dit, il s’agit de convertir cette pré-campagne et cette campagne particulièrement difficiles en la construction collective d’un espoir concret, viable et possible et, en même temps, de remettre en cause un système politique et économique dominé par le capitalisme financier et soumis à la logique des grandes puissances économiques. Je sais avec certitude que pour les grands médias les programmes ne sont pas faits pour être respectés, que c’est une parure qui couvre à peine des discours vides, sans concrétisation, fondés sur l’insulte comme méthode de différenciation. Mélenchon s’y oppose radicalement. L’aspect programmatique le plus novateur de la France insoumise est d’ouvrir un processus constituant qui mette fin à la « monarchie présidentielle » et qui débouche sur une 6ème République à base parlementaire. L’idée de « démocratiser la démocratie » est fondamentale, ainsi que l’appel continu à une citoyenneté active capable de s’autogouverner de manière républicaine.

La deuxième idée centrale est la planification écologique et la réorganisation territoriale du pays. Cette partie est très précise. Le cœur de la proposition est de profiter de la reconversion écologique inévitable et nécessaire de l’économie et de la société pour concevoir un nouveau modèle de production basé sur le territoire à partir d’une logique qui dépasse le profit capitaliste. La clé est la planification démocratique et décentralisée de l’économie au service des besoins fondamentaux des personnes, respectueuse de l’environnement et solidement insérée dans des zones rurales toujours en danger d’abandon ou en déclin permanent.

La troisième idée est la défense d’un protectionnisme écologique et solidaire. Il s’agit d’un contrôle démocratique du commerce, des investissements étrangers et de la circulation des capitaux, qui sinon pourrait mettre en péril les fondements d’un modèle alternatif social et écologiquement durable. La centralité du programme continue d’être le monde du travail et les droits sociaux des classes laborieuses. A contre-courant, une fois de plus, le plein emploi, la réduction du temps de travail et la stabilité de l’emploi sont défendus sous l’angle de la protection des retraites et d’une démocratie qui atteint les entreprises.

S’il y a un point qui caractérise au mieux l’option Mélenchon, c’est la cohérence entre ses principes, son programme et sa stratégie. En ce sens, il ne cherche pas à tromper, préférant miser sur la vérité. On pourrait affirmer ceci : un programme social et démocratique avancé n’est pas compatible avec cette Union européenne-là. En d’autres termes, cette Union européenne est le plus grand obstacle à une politique réellement de gauche. La logique qui est proposée est celle d’utiliser à fond le droit de veto dont disposent les États pour empêcher de nouvelles avancées des politiques néolibérales et d’utiliser sans crainte le pouvoir que le gouvernement donne pour définir des politiques autonomes cohérentes avec son programme, sachant qu’il devra faire face au consensus de Bruxelles. La souveraineté populaire, l’autonomie productive et économico-financière et l’indépendance nationale sont intimement liés à une politique internationale de non-alignement, de lutte pour la paix et pour un nouvel ordre planétaire plus juste et plus démocratique. Le programme de la France insoumise n’est pas non plus trompeur en cela : tout cela est incompatible avec l’appartenance à une organisation militaire telle que l’OTAN qui sert les intérêts des États-Unis.

Pour accéder à l’article original publié dans El Comején

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