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La présidentielle française vue de l’étranger

Nous vous invitons à suivre ce dossier qui relatera la perception dans le monde de la campagne présidentielle en France. La campagne trouvera son épilogue les 10 et 24 avril 2022.

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Vu des États-Unis : Macron l’opportuniste

« Comment le président français est tombé dans une crise de légitimité. » Harrison Stetler, dans un article publié dans The Nation estime que le président français fait une campagne qui ne l’aidera pas à disposer d’une légitimité politique suffisante pour gouverner sans accrocs cinq années supplémentaires. Le fruit d'une politique violente déployée au cours du mandat qui vient de s'achever.

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« Aussi brillant soit-il, Emmanuel Macron n’a tout simplement pas compris ». Ces propos sont ceux de Sébastien Nadot qui évoque son ancien patron. « C’est un manager talentueux, qui a évolué jusqu’à présent par opportunisme – et je ne dis pas cela de manière dédaigneuse. Je suis devenu député d’En Marche par opportunisme aussi ! »

Nadot décrivait la révolte des gilets jaunes fin 2018 de la perspective gouvernementale. C’était le spectacle d’un jeune président trébuchant dans une crise de légitimité. Sa taxe sur l’essence mal fagotée avait provoqué une vague de protestations sociales qui allaient définir son premier, et peut-être seul, mandat. Mais lorsque Nadot s’est assis avec moi en avril pour discuter de sa brève mésaventure au sein de la majorité parlementaire, j’ai réalisé que sa description de Macron comme un opportuniste politique offrait la principale explication de la position précaire dans laquelle se retrouve à nouveau le président.

Pour remporter le second tour des élections présidentielles du 24 avril contre la dirigeante d’extrême droite Marine Le Pen, Macron a besoin d’une large part des voix provenant de toutes les factions idéologiques et sociales de la France, un électorat traversé par des divisions qu’il a lui-même creusées au cours des cinq dernières années. Une autre majorité pour Macron par les isoloirs serait un regroupement temporaire de personnes qui se regardent avec plus ou moins de méfiance, voire de haine pure et simple. Pour beaucoup d’entre eux, voter pour Macron est le prix à payer pour vaincre Le Pen.

Si Macron souhaite rejeter le terme aujourd’hui, il pourrait bien bénéficier d’un « front républicain ». Ce rituel électoral français revient avec un enthousiasme décroissant depuis que l’extrême droite a commencé à approcher des portes du pouvoir. Lorsque le père de Le Pen, Jean-Marie, s’est qualifié pour le second tour en 2002, le président sortant de centre-droit Jacques Chirac l’a devancé de plus de 64 points. En 2017, menant sa deuxième campagne présidentielle après avoir hérité du parti familial, la fille de Jean-Marie a perdu face à l’ancien ministre socialiste Macron, par un écart encore considérable avec 66 % des voix pour Macron.

L’avenir repose énormément sur le débat présidentiel unique du 20 avril, mais ce qui reste du réflexe de rejet que devrait provoquer Le Pen est désormais fortement affaibli. L’érosion de l’opposition à l’extrême droite est peut-être mieux mise en évidence par un fait révélateur : la cinquième élection présidentielle du XXIe siècle en France est la troisième au cours de laquelle l’extrême droite a gagné une place au second tour. À moins d’une semaine du prochain vote, Le Pen suit désormais Macron de seulement 8 points selon l’agrégateur de sondages de Politico Europe.

« Je ne peux pas prétendre qu’il y ait un front républicain alors qu’il n’y en a plus », a déclaré Macron aux journalistes lors d’une récente séquence de campagne dans le nord de la France. Il affirmait alors qu’il prévoyait désormais de battre Le Pen en ayant le meilleur programme politique et le plus populaire.

Il y a un message à la fois littéral et plus profond qui est relayé ici. La première est une évidence : Le Pen et l’extrême droite sont une composante inamovible de ce qui est aujourd’hui le paysage politique tripolaire de la France. Le bloc centriste de Macron, engloutissant une grande partie de la classe politique traditionnelle, est coincé entre Le Pen à sa droite et l’espace de gauche, dominé lors de cette élection par Jean-Luc Mélenchon, qui était à un peu plus de 400 000 voix de battre Le Pen et se qualifier pour le second tour.

Le « macronisme » est autant une stratégie politique qu’une idéologie. C’est ainsi que le centre comme force politique en cours de disparition a choisi de participer à un réalignement politique mouvementé. Dans le discours de victoire de Macron en 2017, il a affirmé que l’objectif principal de son administration serait de s’assurer à ce que les gens « n’aient plus de raison de voter pour les extrêmes ». Dans les faits, il a cherché à organiser la vie politique autour d’une opposition entre lui-même et l’extrême droite. Ce positionnement lui permet à la fois de nourrir la droite et de se présenter comme le seul antidote.

Battre Le Pen à cette élection est une chose. Mais Macron espère également profiter de cette élection pour obtenir la légitimité politique dont il a besoin pour promulguer un programme de réforme, qui comprend une modification du système de retraite. Lors d’une conférence de presse en mars, il a annoncé qu’il chercherait à relever l’âge de la retraite à 65 ans, soit plus que les 64 ans proposés en 2019, qui avaient déclenché des grèves dans tout le pays. Parallèlement à cela, il a appelé à ajouter des contreparties au RSA qui comprendrait du travail, à réorganiser le système d’éducation publique, à réinvestir dans le nucléaire et à réduire davantage les impôts.

Ce mois-ci, cependant, Macron a commencé à faire machine arrière. Alors que Le Pen cherche à profiter de la colère économique contre le président sortant, Macron a maintenant évoqué ce qu’il appelle une « nouvelle méthode » de gouvernement, avec par exemple l’implication des syndicats et des partis d’opposition dans les prises de décision. Ces derniers jours, il a également affirmé qu’il serait ouvert à un référendum sur la réforme des retraites et que le chiffre de 65 ans n’était pas un « dogme ».

Dans un discours prononcé à Marseille le 16 avril, Macron a même annoncé qu’il confierait à son prochain Premier ministre la mission de coordonner la « planification écologique », reprenant l’un des principaux axes de campagne de Mélenchon. Cette affirmation est en contradiction avec l’écologisme « volontariste » de la responsabilité individuelle que Macron prône depuis 2017, et qui place la France loin derrière ses engagements de réduction des émissions.

On pourrait espérer que ces annonces reflètent des changements sincères, mais faire confiance en Macron est dangereux. De nombreux électeurs de gauche pensent qu’un Macron avec un second mandat, et dans l’incapacité constitutionnelle de se faire réélire, se sentirait encore moins gêné par l’opposition populaire et les mouvements sociaux. Que l’éventuel successeur à la tête du bloc centriste puisse être Édouard Philippe, le premier Premier ministre de Macron, est également un motif de réflexion. Figure de l’ancien centre droit, Philippe a lancé l’automne dernier le parti Horizons, allié aux macronistes, et son ascension montre que la coalition politique du président est appelée à pencher à droite, peu importe le besoin d’électeurs progressistes à court terme pour Macron.

Mais la pression sur le président ne vient pas seulement de sa gauche. Dans son éditorial du 13 avril, le quotidien conservateur Le Figaro a critiqué les revirements de Macron sur la réforme des retraites comme une concession aux électeurs de Mélenchon : « Arrêtez de rétropédaler… continuez d’avancer au-dessus de la mêlée ». En effet, chaque ouverture à gauche de la part de Macron, aussi superficielle soit-elle, risque d’affaiblir son socle conservateur.

Valérie Pécresse, la candidate du parti des Républicains qui n’a obtenu que 4,8 % des voix au premier tour, a annoncé qu’elle voterait pour Macron. Dans sa foulée, l’ancien président Nicolas Sarkozy a également soutenu Macron le 12 avril, cherchant à représenter une aile du centre droit qui pourrait être disposée à rejoindre les macronistes. Pourtant, si la déclaration des Républicains a désavoué Le Pen, elle n’a pas pleinement appelé au vote pour Macron. Le parti tente d’équilibrer ceux qui sont attirés par Macron et ceux qui espèrent que sa victoire, sans successeur ni mandat clair, pourrait marquer le début de l’éclatement de sa coalition, libérant de l’espace pour un bloc de droite indépendant du Rassemblement national de Marine Le Pen.

Pourtant, 40 % ou plus des électeurs du second tour soutiendront probablement Le Pen. Il existe peu d’indices sur l’avenir d’une droite indépendante du Rassemblement national après les élections. Éric Ciotti, finaliste d’extrême droite à la primaire des Républicains tenue fin 2021 et figure courtisée par Éric Zemmour, a annoncé qu’il voterait, mais pas pour Emmanuel Macron.

L’ancien parti conservateur aimerait penser qu’il devrait pouvoir dicter ses conditions à Macron. Mais la vérité est qu’il ne reste plus assez de droite à Macron qu’il n’ait pas déjà récupéré ou qui ne se soit pas déjà tourné vers Le Pen.

Il faut se tourner vers la gauche pour identifier les électeurs restants et les potentiels faiseurs de rois de cette élection. Un sondage Elabe publié le 13 avril suggère que parmi les électeurs de Mélenchon au premier tour, 35 % ont l’intention de voter pour Macron tandis que 27 et 38 % prévoient respectivement de voter pour Le Pen ou de s’abstenir. Une consultation interne au parti de Mélenchon, la France insoumise, dont les résultats ont été publiés le 17 avril, a confirmé l’hésitation de la gauche à soutenir Macron. Environ 215 000 membres du parti se sont exprimés et 33 % ont déclaré qu’ils prévoyaient de voter pour Macron, tandis que 38 % et 29 % avaient la ferme intention de soumettre un bulletin nul ou de s’abstenir. Le vote pour Le Pen n’avait pas été présenté comme une possibilité de réponse.

Macron récolte les fruits de sa politique guerrière obsédée par le conservatisme. Une stratégie utilisée à plein par que lui et son gouvernement pour réprimer les révoltes populaires contre les inégalités économiques et ses réformes de l’État-providence. Ces derniers mois, l’arrogant ministre de l’Intérieur de Macron, Gérald Darmanin, a appelé à la dissolution de collectifs et médias d’extrême gauche. À ses yeux, ce sont des instigateurs de la violence de rue et du « police bashing ». Devant une foule triée sur le volet d’universitaires et d’écrivains conservateurs en janvier, le ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer a prononcé le discours d’ouverture d’une conférence sur les dangers imminents entraînés par la « théorie du genre » et le « wokisme ». Puis en mars, Marlène Schiappa, ministre délégué à la citoyenneté, a côtoyé communicants, politiciens et pamphlétaires d’extrême droite lors d’une convention sur les valeurs civilisationnelles. Depuis 2017, Macron a affronté l’extrême droite sur son propre terrain et est parti du principe que les électeurs le suivraient là-bas.

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L’histoire du « macronisme » est en grande partie celle de la création d’une force politique, orientée vers la recherche d’une austérité économique, en représentant une alternative à l’effondrement des partis traditionnels. Tout idéalisme qui aurait pu exister en 2017 a été mis de côté, subordonné aux impératifs politiques de préservation d’un bloc centriste au milieu de la renaissance de la gauche et de la droite radicales.

À l’automne 2018, le soutien à Macron s’érodait déjà lorsque Nadot a déclaré au Premier ministre Philippe : « J’ai le sentiment que les choses sont sur le point d’exploser ». Philippe était en tournée en Occitanie, la région qui comprend la circonscription de Nadot. Quelques semaines avant l’éruption de la révolte des gilets jaunes, Nadot et d’autres politiciens d’En Marche, en particulier ceux des zones rurales, pouvaient ressentir des tensions croissantes dans leurs circonscriptions. Elles étaient alimentées par l’annonce d’une hausse de la taxe sur l’essence, de nouvelles limitations de vitesse sur les routes de campagne et la suppression d’un programme d’emplois subventionnés.

Nadot était en désaccord avec la direction du parti sur la question des ventes d’armes françaises à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis. Mais, comme pour d’autres députés qui finiraient par lui emboîter le pas, son principal point d’achoppement était l’inutilité totale – « l’assujettissement », comme il l’a dit – des représentants de la majorité parlementaire. Le parti a expulsé Nadot en décembre 2018 lorsqu’il s’est opposé au projet de loi de finances 2019 axé sur l’austérité, un budget à ses yeux en totale déconnection d’un public qui souhaitait que le gouvernement s’attaque à la précarité économique et à la crise environnementale.

« Selon la Constitution, les députés votent les lois, évaluent les politiques publiques et contrôlent l’action du gouvernement », a déclaré Nadot. « Un parlement réduit à une simple agence de communication rend les choses assez confortables pour l’exécutif. »

Une poignée de députés ont suivi le même chemin que Nadot, migrant pour la plupart vers de petits groupes parlementaires de centre gauche. « Ceux qui sont encore dans la République en marche sont soit entièrement convertis à la doctrine de droite, soit totalement perdus politiquement », a ajouté Nadot. « La purge a été faite. Ceux qui sont encore là et qui se considèrent comme des progressistes se mentent à eux-mêmes. »

Ayant travaillé dans plusieurs ministères sous la présidence de François Hollande, Émilie Cariou m’a dit qu’elle avait pensé que Macron « était celui… qui pourrait représenter les sociaux-démocrates français ». Elle a également vu dans la nouvelle force regroupée derrière Macron une chance d’éviter le durcissement du Parti socialiste sur la question de l’islam et de la laïcité. « En 2017, Macron avait une position très ouverte sur l’immigration, la diversité culturelle et la laïcité », a-t-elle assuré. « Depuis, il a entièrement fait marche arrière sur ces questions. »

Cariou a quitté la majorité présidentielle au printemps 2020 et a cofondé le groupe parlementaire des Nouveaux Démocrates, composé en grande partie d’anciens députés macronistes. Ancienne membre du rang de la majorité à la commission des finances de l’Assemblée nationale, Cariou a commencé à se séparer de Macron lors de sa première tentative de réforme du système de retraite à l’hiver 2019-20. Elle a déclaré que le projet de réforme actuel du gouvernement équivalait à « un assaut frontal contre la classe ouvrière ».

Nadot, pour sa part, soutient que Macron « n’a pas d’os idéologique dans son corps ». Cariou est d’accord : « Un jour, Macron dit qu’il faut serrer les cordons de la bourse. Le lendemain, il dit que nous devons déverser des fonds publics ».

Peut-être que le « macronisme » n’est que cela : la dernière chose que Macron a dite.

Pour lire l’article original de The Nation

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