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La présidentielle française vue de l’étranger

Nous vous invitons à suivre ce dossier qui relatera la perception dans le monde de la campagne présidentielle en France. La campagne trouvera son épilogue les 10 et 24 avril 2022.

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Vu des États-Unis : La gauche française peut encore gagner

« La hausse de Jean-Luc Mélenchon dans les sondages le rapproche du second tour de l'élection présidentielle d'avril. Manon Aubry de la France insoumise raconte à Jacobin comment la gauche conteste la mainmise néolibérale et de l’extrême droite sur la politique du pays. » Nous vous proposons cet entretien traduit de Jacobin avec Manon Aubry publié sous le titre original de « La campagne de Jean-Luc Mélenchon montre que la gauche française peut encore gagner ».

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Ces dernières années ont vu émerger un virage réactionnaire brutal en France – et pas seulement grâce à la dédiabolisation des idées anti-immigrés de Marine Le Pen. Emmanuel Macron, ancien ministre des Finances du socialiste François Hollande, a remporté la présidentielle de 2017 en promettant de rassembler « la gauche et la droite ». Dans les faits, il a gouverné depuis le centre-droit, avec son gouvernement poussant des attaques contre le système de protection sociale, des mesures autoritaires contre les manifestants, et même une chasse aux sorcières contre le supposé « islamo-gauchisme » dans les universités du pays.

Le mandat de Macron a été marqué par d’importants mouvements sociaux, allant du mouvement des gilets jaunes qui a débuté à l’automne 2018 aux grèves contre sa réforme des retraites. Aujourd’hui, les électeurs français citent le pouvoir d’achat comme leur principale préoccupation – un problème exacerbé par l’explosion de l’inflativon. Pourtant, jusqu’à présent, la gauche semblait avoir des difficultés à traduire ces attentes en résultats électoraux probants.

Avant le premier tour de l’élection présidentielle du 10 avril, Jean-Luc Mélenchon était initialement confronté à un foisonnement des candidatures, avec une fragmentation en sein de la vie politique français à la fois à gauche et à l’extrême droite. Pourtant, la baisse des personnalités telles que le leader communiste Fabien Roussel, du Vert (Europe Écologie Les Verts, EELV) Yannick Jadot et la gauche-molle de Christiane Taubira ont de nouveau attiré l’attention sur le leader de la France insoumise (LFI). Il s’est hissé à une solide troisième place avec 15 % de soutien, une poignée de points derrière Le Pen, dans la course pour faire le second tour contre Macron le 24 avril.

Manon Aubry est une députée européenne membre de LFI et coprésidente du Parti de la gauche européenne. Dans un entretien avec David Broder pour Jacobin, elle évoque la campagne de Mélenchon et ses chances de dévier la politique française de son cycle de réformes néolibérales et de repli identitaires.


David Broder – Jean-Luc Mélenchon bénéficie d’une hausse dans les sondages, à environ 15 % d’intentions de vote. Peut-il atteindre le second tour – et quel effet cela aurait-il sur la modification des thématiques du débat public ?

Manon Aubry – À moins de deux semaines des élections, Jean-Luc Mélenchon — mais aussi, derrière lui, la plateforme de gauche qu’est l’Union populaire — a de réelles chances d’être présent au second tour, privant l’extrême droite raciste de cette position. Même au-delà de toute prédiction quant au résultat de ce premier tour, sa présence rebattrait les cartes.

Ce serait la fin du duel entre un président de droite comme Emmanuel Macron et l’extrême droite, qui s’accordent en fait sur de nombreux sujets économiques : sur le recul de l’âge de la retraite à soixante-cinq ans, sur le gel des salaires, sur le maintien du présidentialisme monarchique qui définit la cinquième République, et sur les cadeaux fiscaux aux plus riches.

Si Jean-Luc Mélenchon arrive au second tour, on aura enfin un débat sur les questions sociales : sur la retraite à soixante ans ou à soixante-cinq ans, sur un SMIC à 1 400 € nets par mois ou bien des salaires stagnants, sur le rétablissement de l’impôt de solidarité sur la fortune ou encore plus de cadeaux aux riches, sur le passage à une sixième République ou le maintien de la monarchie présidentielle, sur l’aménagement public responsable ou la libre concurrence d’un marché destructeur.

Cela signifierait que le débat ne porterait pas sur le nombre de postes de fonctionnaires à supprimer, sur le nombre de réfugiés que nous allons renvoyer à la frontière ou sur le niveau de stigmatisation des musulmans nécessaire.

Aborder ces vraies questions changerait complètement l’ambiance dans le pays, même au-delà du second tour.

BD – En 2017, vous étiez à moins de deux points du second tour. Qu’avez-vous appris de cette expérience ? Est-ce que le plus important est de surmonter l’éclatement de la gauche ; de faire appel aux électeurs protestataires « en colère mais pas fascistes » ; ou peut-être même de faire appel à ceux qui habituellement ne votent pas ?

MA – Pour nous, ces choses ne s’opposent pas. La clé de cette élection est de ramener la gauche vers le peuple, et le peuple vers la gauche. Mobiliser tous ceux qui ne veulent pas être condamnés à un second tour entre Macron et Le Pen.

Nous devons mettre l’accent sur les questions sociales, en particulier avec notre proposition claire de bloquer les prix en réponse à l’urgence sociale actuelle. Nous appelons à la planification écologique, à la redistribution des richesses et au changement institutionnel avec la sixième République. Il existe une majorité claire favorable à ces propositions dans le pays, et la gauche peut se rallier autour d’elles et atteindre le second tour.

Mais il ne faut pas se tromper. Aujourd’hui, le pouvoir des partis politiques en France, y compris à gauche, est faible – et notre principal ennemi n’est ni Macron ni Le Pen mais l’indifférence et la méfiance. Au cours des quinze dernières années, les gens ont vu trois partis différents au pouvoir mais n’ont vu aucun changement dans leur vie, sauf qu’ils s’appauvrissent. Donc, le plus grand défi pour nous est de montrer que l’élection peut faire la différence. Je pense qu’à mesure que nous nous rapprochons de la qualification pour le second tour, cela peut aussi aider à mobiliser ces gens.

« Le plus grand défi pour nous est de montrer que l’élection peut faire la différence. »

L’avenir de ces élections est entre leurs mains. Je dis souvent qu’il n’y a qu’un seul endroit où chacun de nous est l’égal d’un magnat comme l’homme le plus riche de France, Bernard Arnault – le Jeff Bezos français. Ce sont les urnes. Gageons qu’Arnault et tous ses copains, les milliardaires, vont se mobiliser autour de cette élection. Si nous nous mobilisons aussi, nous sommes plus nombreux qu’eux et nous pouvons faire la différence.

Je pense que ce sera aussi une source d’inspiration au niveau international, après la fin de l’ère de Bernie Sanders et de Pablo Iglesias en Espagne. Une nouvelle gauche émerge, comme on l’a vu au Chili avec Gabriel Boric ou Alexandria Ocasio-Cortez aux États-Unis. Dans d’autres pays, la gauche est à la peine – mais un bon résultat pour nous en France donnerait un coup de fouet à nos camarades partout en Europe et montrerait que nous pouvons y arriver.

BD – Si nous regardons des cas comme Sanders, Iglesias et, en effet, Jeremy Corbyn en Grande-Bretagne, ils ont fait leurs percées avec une rhétorique anti-establishment et populiste, mais dans les campagnes suivantes, ils semblaient plus concentrés sur l’union des « progressistes » ou de l’électorat de gauche. La France insoumise a-t-elle effectué un virage similaire, par rapport à 2017 ?

MA – Eh bien, il y a deux choses. La première est qu’en 2017, nous sortions de cinq ans de présidence de François Hollande, que les gens considéraient comme la gauche au pouvoir. Donc, si on faisait du porte-à-porte et qu’on disait : « Bonjour, nous représentons Jean-Luc Mélenchon, nous sommes la gauche », les gens demandaient : Eh bien, qu’a fait la gauche au pouvoir ? Elle a détruit le droit du travail, a fait des cadeaux fiscaux aux grandes entreprises et a menacé de déchoir les personnes d’origine étrangère de leur nationalité française. L’étiquette de gauche s’est dévalorisée et a perdu ses repères idéologiques. Alors, en 2017, il était compliqué de revendiquer une identité de gauche, alors qu’aujourd’hui, si Macron se revendique « à la fois de gauche et de droite », il a mené une politique pleinement de droite. L’affronter dans ce contexte modifié, nous apparaissons clairement comme l’opposition sociale, dans le camp de la gauche.

La deuxième chose qui a changé par rapport à 2017, c’est qu’à l’époque La France insoumise était toute nouvelle, avec peu d’expérience, et on disait que seul Jean-Luc Mélenchon la représentait. Cinq ans plus tard, il se présente entouré d’une équipe de députés et d’eurodéputés connus et reconnus pour leur travail. En 2017, il faisait deux ou trois rassemblements par semaine, mais cette fois, une fois par semaine, nous tous, députés, faisons des rassemblements et rassemblons des milliers de personnes dans toutes les villes de France. Nous sommes la seule force à avoir cette capacité de mobilisation collective, qui indique aussi le type de gouvernement que nous voulons : un exercice du pouvoir collectif.

BD – Cela vous aidera à atteindre le second tour si vous pouvez siphonner les voix du candidat vert, Yannick Jadot. Il critique vertement Jean-Luc Mélenchon et s’oppose à l’idée d’un « vote utile » pour lui – disant plutôt que le seul « vote utile » est de voter pour l’écologie. Pourquoi les écologistes devraient-ils voter pour Mélenchon plutôt que pour Jadot ?

MA – Il semble que Yannick Jadot passe plus de temps à attaquer Jean-Luc Mélenchon qu’à combattre Emmanuel Macron ou encore l’extrême droite, qui se moquent du réchauffement climatique. C’est dommage, car Jean-Luc Mélenchon incarne aujourd’hui le côté sérieux de la lutte contre l’urgence climatique. Et le rôle de Jadot devrait être de rameuter les électeurs du centre-gauche de Macron.

« Nous devons transformer en profondeur notre modèle économique, et nous ne pouvons pas le faire avec quelques pansements sur les bords. »

Évidemment, nous avons de nombreux points de convergence avec EELV, et c’est bien que nous ayons deux partis profondément écologistes sur l’échiquier politique français. Là où nous avons des nuances et des points de désaccord, c’est la stratégie qui nous y mène. Nous pensons que nous ne pouvons pas relever le défi climatique et le défi des limites planétaires dans le cadre du système économique actuel et qu’il nous faut une politique de rupture. Pour briser la logique actuelle, nous devons transformer en profondeur notre modèle économique, et nous ne pouvons pas le faire avec quelques pansements sur les bords.

Cela signifie aussi avoir une stratégie pour surmonter les obstacles qui seront mis sur notre chemin. Un obstacle que nous citons souvent se situe au niveau de l’Union européenne : elle a certaines règles qui nous empêcheront d’aborder de front la question climatique.

Par exemple, si demain nous voulions rendre les cantines scolaires gratuites et ne servir que des aliments biologiques d’origine locale, cela irait à l’encontre du droit de la concurrence de l’UE, car cela exige un processus d’appels d’offre ouverts pour déterminer qui gère les cantines scolaires et une telle politique favoriserait une seule option.

« Nous proposons une stratégie pour attaquer de front les règles qui bloquent l’action climatique, alors que les Verts se contentent de dire qu’ils vont persuader tout le monde. »

Ou si vous voulez un réseau de transport public et, en effet, un système ferroviaire efficace et géré par l’État qui rejette la privatisation du fret imposée par l’UE, alors cela va à l’encontre du droit européen. Si vous voulez investir massivement dans la transition écologique, et en particulier sur la transition de notre modèle agricole vers les énergies renouvelables, alors vous devez abandonner totalement les règles de l’UE limitant les déficits budgétaires à 3 %. Si vous voulez une agriculture paysanne bio, respectueuse de la planète et des cycles terrestres, il faut une profonde transformation de la Politique agricole commune européenne.

Ici, j’ai mentionné plusieurs propositions incompatibles avec les règles de l’UE. Nous proposons une stratégie pour affronter ces règles, alors qu’EELV se contente de dire qu’ils vont persuader tout le monde, ce que la gauche fait semblant de faire depuis trente ans. François Hollande a dit qu’il le ferait, promettant même de renégocier les traités européens, mais il ne l’a absolument pas fait.

Je dis à nos amis du mouvement écologiste que pour donner suite à cet engagement, il faut supprimer les obstacles que les règles européennes opposent aux propositions écologistes. Il y a un rapport de force qui doit être mené au niveau européen, mais jusqu’à présent, EELV le rejette. Enfin, je noterai que M. Jadot ne cesse de répéter que « face à l’urgence écologique, la vraie radicalité est de gouverner ». Je suis d’accord, et c’est pourquoi il faut que le candidat écologiste le mieux placé, Jean-Luc Mélenchon, gagne.

BD – Votre programme sur l’Europe dit que vous mettrez en œuvre votre programme quoi qu’en dise l’Union européenne, et la France insoumise parle parfois de sortir des limites des traités de l’UE. Mais vous ne parlez plus, comme vous l’avez fait en 2017, d’un « Plan B » qui pourrait signifier une sortie totale de l’UE. Alors, l’approche consiste-t-elle uniquement à ignorer les règles existantes – ou voyez-vous une possibilité concrète de réformer les traités de l’UE ?

MA – Il y a plusieurs choses. Premièrement, le contexte a changé depuis 2017. Maintenant, nous en avons fini avec l’ère Angela Merkel. L’actuelle présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a le mandat le plus faible de son histoire. Par ailleurs, de nombreuses règles et dogmes ont été bouleversés à la lumière de la crise sanitaire. La règle du déficit de 3 % a été suspendue. La règle sur les aides d’État, qui consacre le sacro-saint droit à une concurrence libre et non faussée, a été suspendue pendant la crise. Voici la preuve que ces règles n’ont pas de sens, même du point de vue des libéraux du marché libre.

De plus, grâce à notre expérience au niveau européen, nous avons acquis une compréhension plus précise de notre capacité et de notre stratégie pour atteindre nos objectifs. Notre logique, notre boussole, est de mettre en œuvre notre programme coûte que coûte. Nous n’abandonnerons pas le programme sur lequel nous avons été élus. C’est un impératif démocratique : premièrement, parce que nous ne voulons pas mentir au peuple, et deuxièmement, parce que c’est aussi l’occasion de lever les obstacles que nous avons identifiés.

Nous avons passé en revue toutes nos propositions concernant les règles européennes, et nous avons systématiquement identifié les blocages. J’en ai mentionné quelques-uns plus tôt, par exemple concernant la renationalisation du fret ferroviaire et l’investissement dans les énergies renouvelables.

Notre stratégie repose sur deux piliers. Le premier est de créer la confrontation nécessaire au sein des institutions européennes, sur les accords de libre-échange par exemple. De tels accords exigent l’unanimité des États membres. Sans la signature de la France, il n’y aura pas d’accord avec le Mercosur (le Marché commun du Sud), avec la Chine, la Nouvelle-Zélande, le Canada ou les États-Unis. Nous avons donc la possibilité de bloquer ces règles.

De plus, il existe un certain rapport de force au sein de l’UE qui doit être pris en compte. Nous sommes la deuxième économie européenne, un contributeur net au budget européen. Évidemment, nous privilégions la solidarité européenne, et nous n’avons aucun problème à être un contributeur net. Mais cela ne doit pas se faire à l’encontre des intérêts de la France et du programme que nous sommes élus pour mettre en œuvre. Nous sommes donc prêts à utiliser notre contribution comme outil de négociation pour que les règles européennes ne soient pas appliquées contre la volonté des Français.

Le deuxième pilier est une stratégie de désobéissance. L’UE a plusieurs règles qu’il est clair que nous ne respecterons pas si nous sommes au pouvoir. Nous n’appliquerons pas la directive sur les « travailleurs détachés », qui entraîne les travailleurs européens dans une concurrence vers le bas. Nous veillerons plutôt à ce que, par exemple, un travailleur polonais en France ait droit aux mêmes protections sociales qu’un travailleur français.

J’ajouterai qu’en réalité, la désobéissance est déjà monnaie courante au niveau européen. Macron lui-même ne respecte pas les normes de protection des données. Macron ne respecte pas les normes sur les horaires de travail et les temps de repos dans les ministères. Macron ne respecte pas les objectifs européens sur les énergies renouvelables. Ces règles sont bonnes, et nous entendons les respecter, mais pas les autres règles qui nous empêchent de mener à bien la transition écologique.

Nous pensons que notre capacité à enfreindre les règles est un moyen de faire changer les règles. Il y a plein d’exemples. L’Allemagne a récemment déclaré vouloir exclure la gestion de l’eau de la privatisation. Elle l’a obtenu non seulement pour elle-même, mais pour l’ensemble de l’Union européenne.

« Nous pensons que notre capacité à enfreindre les règles de l’UE est un moyen de faire changer les règles. »

Encore plus récemment, dans le contexte de la crise énergétique actuelle, l’Espagne a demandé à pouvoir contrôler les prix de l’énergie et donc à les baisser pour les ménages, c’est-à-dire à ignorer le droit de la concurrence de l’UE. Elle a obtenu cette exception, et elle a été étendue à l’ensemble de l’Union. Donc, je pense que nous pouvons faire pression avec d’autres États membres demandant les mêmes choses, et cela réorientera la construction européenne. Et l’Union européenne a besoin de ce changement, sinon elle ira sûrement au mur.

BD – Nous pouvons imaginer que la France puisse défier les lois de l’UE et forcer le changement de cette manière. Mais, disons, d’une manière plus « constructive », je trouve intéressant que votre programme parle également de la convocation d’un sommet européen.

MA – Si Jean-Luc Mélenchon est élu le mois prochain, il aura également les mois restants de la présidence française de l’Union européenne. Nous comptons en profiter pour convoquer un grand sommet qui viserait à revoir certaines règles européennes sur lesquelles nous souhaitons engager des discussions.

Ce serait l’occasion de dire, par exemple, que notre vulnérabilité à la crise de l’énergie, mise en évidence ces derniers mois, doit cesser. Pour ce faire, nous devons donner aux États membres la possibilité de créer ce que nous appelons des pôles énergétiques publics avec une gestion publique de l’énergie plutôt que la privatisation forcée qui nous a été imposée par la Commission européenne ces dernières années. Cela nous permettrait d’aborder à la fois la question des prix et celle de notre indépendance énergétique.

Pour nous, il est prioritaire d’ouvrir une discussion et d’énoncer un certain nombre d’évolutions nécessaires sur lesquelles la France sera intransigeante. Et c’est l’occasion de mettre très clairement ces sujets sur la table, en profitant de la présidence française de l’UE pour poser des bornes politiques fortes. Il en va de même pour la fin des règles d’austérité, le financement d’un véritable New Deal vert et social par la taxe sur les transactions financières, et ainsi de suite.

BD – Catalyst a publié un article de Cédric Durand, dans lequel il parle d’une désintégration européenne sélective sur certains domaines tout en recherchant plus d’intégration sur d’autres, par exemple dans la collaboration sur la lutte contre la crise climatique. Que pensez-vous de cette analyse ?

MA – La logique est similaire. C’est dire qu’aujourd’hui l’approche et le débat entre fédéralisme et souverainisme n’ont plus de sens et qu’il faut prendre les choses sujet par sujet. Cela implique de s’adapter au contexte, car il y a des sujets sur lesquels « plus d’Europe » est, en effet, nécessaire. On l’a vu dans la coordination sanitaire, par exemple, ou en matière de changement climatique, ou de lutte contre l’évasion fiscale. Mais cela ne doit pas nous empêcher d’agir unilatéralement lorsque cela est nécessaire et, in fine, d’agir au cas par cas, pour ne pas être bloqués comme nous l’avons été ces dernières décennies par le cadre européen.

Je vais prendre un exemple que je connais bien : la lutte contre l’évasion et l’optimisation fiscale. Aujourd’hui, toute décision fiscale doit être prise à l’unanimité des États membres, c’est-à-dire avec l’accord de l’Irlande, du Luxembourg, des Pays-Bas et de Malte, bref de certains des pires paradis fiscaux au monde. À ce sujet, il faut être clair que nous allons avancer sans eux, mais nous changeons les règles, et nous sommes même prêts à sanctionner les paradis fiscaux européens si nous voulons nous attaquer à ce fléau.

BD – Jean-Luc Mélenchon a commencé son rassemblement place de la République le 20 mars en saluant la résistance ukrainienne contre l’invasion russe. Il défend également une politique de sortie française de l’OTAN, insistant à plusieurs reprises sur le fait que non-alignement n’implique ni neutralité ni isolationnisme. Mais si Mélenchon et non Macron était président, et que la France n’était pas dans l’OTAN, qu’est-ce qui serait différent dans le rôle de la France concernant la guerre en Ukraine ?

MA – Tout d’abord, je dois expliquer que le non-alignement signifie ne pas être soumis à un bloc diplomatique. Cela ne veut pas dire s’isoler mais plutôt pouvoir voir la situation géopolitique avec lucidité. Donc, c’est pouvoir dire non quand les États-Unis envahissent l’Irak, dire non quand les Russes envahissent l’Ukraine, et dire non si, un jour, la Chine envahit Taïwan. Le non-alignement signifie pouvoir dire non : ne pas avoir d’allié systématique dont nous devons toujours approuver la stratégie. Chaque situation nécessite ses propres alliances.

De plus, les alliés de l’OTAN incluent la Turquie, et je ne suis pas sûr de vouloir approuver tout ce que fait la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan en ce moment.

Ainsi, le non-alignement, c’est être lucide sur les intérêts des empires et proposer une diplomatie altermondialiste. Une stratégie historique de la gauche, sur laquelle le débat ne revient que maintenant, est de rechercher coûte que coûte la voie diplomatique. Jean Jaurès disait : on ne fait pas la guerre pour se débarrasser de la guerre. Répondre à la guerre par la guerre ne fera que l’aggraver, et nous devons à tout prix chercher un moyen de forcer Vladimir Poutine à revenir à la table des négociations.

Avant, j’ai mentionné l’évasion fiscale. Ça me fait rire quand on dit qu’on va saisir les avoirs des oligarques russes : parce que les paradis fiscaux sont tellement opaques, on ne sait pas vraiment où sont les avoirs. Un groupe de journalistes a révélé qu’il y a au moins 17 milliards de dollars détenus par des oligarques russes dans des paradis fiscaux. Peut-être que la Commission européenne devrait se réveiller et menacer de sanctions les paradis fiscaux européens qui refusent de divulguer la liste des actifs détenus par les oligarques russes. Et si la commission s’y refuse, la France devrait prendre l’initiative. C’est notre vision d’une diplomatie non alignée qui vise à ramener la paix à tout prix par tous les moyens de pression possibles.

Notre politique rappelle aussi que l’objectif est de faire pression sur Poutine, et tous ceux qui l’entourent et le financent, pas de condamner le peuple russe. Ils n’ont pas choisi cela, et une telle politique à leur encontre pourrait même être dangereuse, donnant à Poutine encore plus d’emprise sur le peuple russe à bout de souffle en raison des sanctions.

Le non-alignement, c’est avoir une voix indépendante face à chaque situation et penser l’équation globale, convaincre ceux qui peuvent faire pression sur la Russie. Je pense notamment aux pays africains qui se sont abstenus de condamner la Russie. Nous devons les écouter mais aussi essayer de les convaincre, de montrer que nous nous soucions de la crise alimentaire qu’ils pourraient subir à la suite de la crise en Ukraine.

BD – Cette année, nous avons vu les limites des règles du jeu supposées équitables de la France pour les élections présidentielles. Emmanuel Macron a refusé de débattre des autres candidats pour le premier tour, n’autorisant que des événements médiatiques grandement formatés, alors qu’il y a également eu un battage médiatique massif autour de la candidature d’extrême droite d’Éric Zemmour sur les chaînes privés. Comment surmonter cette concentration sur les « stars » individuelles qui se présentent à la présidence et surmonter le pouvoir des grandes plateformes médiatiques pour les créer ?

MA – Nous travaillons depuis longtemps sur cette question de la concentration des médias : elle était déjà abordée dans le programme de Mélenchon en 2012, et dix ans plus tard, on la voit créer un monstre politique. Vincent Bolloré – l’un des milliardaires qui possède une grande partie des médias français – a provoqué la montée de Zemmour et a pu imposer un fasciste comme candidat majeur à cette élection. Il s’agit d’un problème extrêmement grave et d’une réelle menace pour la démocratie si un candidat peut être créé de toutes pièces comme celui-ci. Donc, il faut casser cette concentration médiatique et aussi reconstruire des espaces médiatiques de gauche en France, qui sont plutôt faibles.

Nous sommes arrivés à la fin de la cinquième République, et cette élection est l’occasion de la refondre complètement.

Mais derrière cela se cache une crise plus profonde de notre système démocratique, avec des pouvoirs concentrés entre les mains d’un seul homme, le président pour lequel nous votons une fois tous les cinq ans et sur lequel nous n’avons aucun pouvoir pendant l’exercice de son mandat. Cela a été exacerbé sous Macron, puisqu’il décide tout seul, sans transparence ni responsabilité. Même au milieu de la pandémie toujours en cours, face à l’élection la plus importante de notre système, il ne daigne pas entrer dans un débat.

C’est pourquoi nous voulons reconstruire complètement notre système démocratique. Nous voulons une sixième République, comme moyen de reprendre le contrôle de la politique et de répondre aussi à la colère qui monte et à l’abstention extrêmement élevée due au fait que les gens ne se considèrent plus comme membres du système démocratique actuel. Nous voulons un processus de réécriture de la constitution, pour que les Français puissent collectivement s’approprier les règles du jeu. Cela pourrait signifier une refondation de notre démocratie.

Cela signifie donner de nouveaux droits aux citoyens, comme pouvoir convoquer des référendums à l’initiative des citoyens, comme le réclamaient les gilets jaunes. Comme pouvoir révoquer des élus quand ils ne satisfont pas leur électorat. Comme un rôle plus grand donné aux assemblées locales et municipales dans la planification écologique et la gestion des biens communs. Bref, se réapproprier la démocratie, qui semble de plus en plus nous échapper ces dernières années. Nous sommes arrivés à la fin de la cinquième République, et cette élection est l’occasion de la refondre complètement.

Pour accéder à l’article original de Jacobin

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