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La présidentielle française vue de l’étranger

Nous vous invitons à suivre ce dossier qui relatera la perception dans le monde de la campagne présidentielle en France. La campagne trouvera son épilogue les 10 et 24 avril 2022.

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Un passage de Jean-Luc Mélenchon au second tour est encore possible

Nous vous proposons ci-dessous une traduction d’un article publié la fin de semaine dernière dans le New York Times sous le titre « La progression tardive d’un candidat de gauche à la présidence de la République lui permet d’envisager un passage au second tour ». Il décrit toute la dynamique construite autour de la candidature de Jean-Luc Mélenchon et apporte des éléments qui permettent de comprendre pourquoi l’hypothèse d’un Jean-Luc Mélenchon au second tour n’est pas si absurde.

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Jean-Luc Mélenchon, orateur de talent et politicien chevronné, espère devenir le premier candidat de la gauche depuis 2012 à atteindre le second tour de l’élection présidentielle française.

Un jour, Jean-Luc Mélenchon, le principal candidat de gauche à la prochaine élection présidentielle française, s’est comparé à l’un des animaux les plus lents au monde.

« Faites confiance à une tortue électorale sagace comme moi », a-t-il déclaré lors d’un rassemblement en janvier. « Rien ne sert de courir, il faut partir à point. » Et, ajouta-t-il, moqueur : « J’ai déjà épuisé quelques lièvres. »

Désormais, près de deux semaines avant le premier tour de scrutin du 10 avril, M. Mélenchon – un politicien chevronné qui a lancé sa troisième campagne présidentielle il y a 17 mois – espère que la fable d’Ésope sur la tortue arrivée par derrière s’avérera prémonitoire.

Pendant des mois, M. Mélenchon et d’autres candidats se sont bousculés dans les sondages sous le président Emmanuel Macron, le sortant centriste, et Marine Le Pen, la dirigeante d’extrême droite, espérant perturber leur revanche largement attendue.

Mais M. Mélenchon, âgé de 70 ans, le leader du mouvement d’extrême gauche la France insoumise, a récemment bondi dans les sondages. Il occupe désormais une confortable troisième place avec environ 14 % des intentions de vote, largement devant ses concurrents de gauche et à quelques points de Mme Le Pen, qui pâti de la féroce compétition qu’elle entretient avec Éric Zemmour, un chroniqueur anti-immigrés.

Une victoire définitive pour M. Mélenchon semble encore lointaine. Mais un candidat de gauche atteignant le second tour pour la première fois depuis 2012 serait stupéfiant, surtout dans une course longtemps dominée par des thématiques de droite avec la sécurité, l’immigration et l’identité nationale.

« Je commence à penser que cela pourrait être possible », a déclaré Jérôme Brossard, 68 ans, un retraité qui participait récemment à un petit meeting pour Mélenchon au Havre, une ville portuaire ouvrière sur la côte nord de la France.

Environ 200 personnes se sont rassemblées pour l’événement dans une salle des fêtes, où les murs étaient tapissés d’affiches indiquant qu’« Un autre monde est possible ». Certains agitaient des drapeaux de la France insoumise ou portaient des autocollants arborant le visage du candidat sur le torse.

M. Brossard a déclaré que des amis et des membres de sa famille avaient récemment manifesté de l’intérêt pour M. Mélenchon, lui donnant de l’espoir et, pour la première fois, l’incitant à coller des affiches de campagne dans toute la ville.

M. Mélenchon, ancien trotskyste et membre de longue date du Parti socialiste qu’il a quitté en 2008 après l’avoir accusé de virer au centre, est une figure pérenne qui divise dans la scène politique de gauche, une frange notoirement divisée en France.

Orateur fougueux et de talent avec une réputation d’irascibilité – « La République, c’est moi ! » a-t-il crié une fois à un policier menant une perquisition au siège de son parti en 2018 – M. Mélenchon a également adopté des positions uniques sur les questions controversées de la laïcité, la race et l’histoire coloniale de la France qui l’ont mis en désaccord avec les figures de gauche qui défendent un modèle plus strict dans une république laïque et volontairement aveugle sur les différences entre individus aux origines distinctes.

Mais maintenant, alors que l’économie mondiale peine à se remettre de la pandémie de Covid-19 et que la guerre en Ukraine fait grimper les prix de l’énergie et des biens essentiels, le programme résolument à gauche porté par M. Mélenchon, trouve une résonnance particulière. Il comprend la promesse d’imposer un contrôle des prix sur des produits de première nécessité.

« C’est son terrain de prédilection », a déclaré Manuel Cervera-Marzal, sociologue à l’Université de Liège qui a écrit un livre analysant le mouvement de la France insoumise.

« Il fait une campagne de gauche à l’ancienne qui place à son cœur les questions d’inégalité et de pouvoir d’achat », a-t-il dit, ajoutant que M. Mélenchon avait adouci son image d’homme politique « un peu colérique » et « erratique » toute en préservant sa stratégie « populiste » consistant à opposer le peuple à l’élite.

Les électeurs les plus attirés à M. Mélenchon – qui sont jeunes, sans emploi ou membre de la classe ouvrière – sont également ceux qui se font un avis plus tardivement que d’autres catégories sociales. Ceci explique la dynamique qui porte sa candidature dans les sondages à l’approche de la date de l’élection selon M. Cervera-Marzal.

Mais c’est aussi l’électorat le plus susceptible de rester chez lui le jour du scrutin, a-t-il averti.

« C’est un enjeu crucial », a-t-il déclaré. « Plus l’abstention est faible, plus Jean-Luc Mélenchon ira haut. »

M. Mélenchon doit encore faire face à de nombreux obstacles. D’autres dirigeants de gauche ont résisté à tout ralliement à sa campagne, le fustigeant pour ses propos pro-russes avant l’invasion de l’Ukraine et affirmant que sa nature fougueuse le rendait inapte à gouverner.

« Nous avons besoin d’un président utile, pas seulement d’un vote utile », a déclaré ce mois-ci François Hollande, président socialiste français de 2012 à 2017, à la radio France Inter, alors qu’il attaquait la position anti-OTAN de M. Mélenchon et sa volonté de se retirer des traités de l’Union européenne.

En 2017, M. Mélenchon a raté la marche du second tour d’un point seulement, une amère déception que son équipe a hâte de ne pas renouveler. La campagne de M. Mélenchon a organisé des centaines rassemblements, petits mais bondés, et envoyé des dizaines de caravanes parcourir le pays pour attirer les électeurs désabusés.

« C’est l’heure de la dernière offensive totale ! » a déclaré Adrien Quatennens, député de la France insoumise, lors du rassemblement au Havre. « C’est un vote qui vaut mille grèves, mille protestations ! »

La participation était faible au Havre pour les élections régionales de l’an dernier, mais la ville, avec ses dockers et ses puissants syndicats, reste un terreau fertile pour la campagne de M. Mélenchon. Un tiers de la ville a voté pour lui en 2017.

Assise au dernier rang du rassemblement, Catherine Gaucher, 51 ans, a confié qu’elle « avait un peu de sympathie pour les Verts au début ».

« Mais le programme qu’ils défendent, non, c’est du macronisme », a-t-elle déclaré, faisant référence à M. Macron, qui est largement dépeint à gauche comme le « président des riches ».

En revanche, M. Mélenchon s’est engagé à abaisser l’âge légal de la retraite de 62 à 60 ans ; introduire un salaire minimum mensuel de 1 400 euros ; et augmenter les impôts sur les riches, notamment en réintroduisant un impôt sur la fortune que M. Macron a abrogé.

Il est également déterminé à remplacer la Constitution du pays, qui donne au président un fort avantage, par un nouveau système parlementaire. Il a promis d’investir massivement dans l’énergie verte et la lutte contre le sexisme et les violences faites aux femmes, et de refondre la police française, en réponse aux mouvements #MeToo et contre les violences policières de ces dernières années.

Même les opposants les plus virulents de M. Mélenchon reconnaissent l’exhaustivité de son programme. Geoffroy Roux de Bézieux, à la tête de la puissante association des plus grandes entreprises françaises et l’un des plus grands opposants à M. Mélenchon, a déclaré le mois dernier que M. Mélenchon était « prêt à gouverner », avec un programme « très bien conçu » et « intéressant ».

Clémence Guetté, qui fait partie de l’équipe en charge de la rédaction de ce programme, a déclaré que la pandémie du Covid-19 – au cours de laquelle M. Macron est passé d’une politique libérale diruptive à celle d’un dépensier d’État sans vergogne pour soutenir l’économie française – avait contribué à légitimer l’action de M. Mélenchon, qui défend lui-même de telles dépenses généreuses.

« L’état d’esprit n’est pas le même », a-t-elle déclaré.

Mais M. Mélenchon a encore du mal à attirer des électeurs de gauche qui soutiennent actuellement d’autres candidats.

« Beaucoup d’entre eux s’interrogent sur l’efficacité de leur vote », a déclaré M. Quatennens dans une interview, ajoutant que les électeurs voulaient éviter une revanche entre Mme Le Pen et M. Macron.

Lors d’une manifestation massive la semaine dernière à Paris, M. Mélenchon a lancé un appel direct aux sympathisants de gauche. « Chacun est personnellement responsable du résultat de l’élection présidentielle, car chacun a la clé du second tour », a-t-il déclaré dans son allocution. « Ne vous cachez pas derrière les blocages des chefs. »

Mais le bassin d’électeurs de gauche dans lequel puiser est restreint.

Une étude de la Fondation Jean Jaurès, un groupe de réflexion progressiste, a révélé qu’environ 40 % de ceux qui soutiennent actuellement les candidats socialistes, verts ou communistes pourraient éventuellement voter pour M. Mélenchon. Mais ces candidats ont des intentions de vote si basses que ce report des voix pourrait ne pas suffire à atteindre le second tour.

Sarah Maury-Lascoux, professeur de littérature de 51 ans présente au rassemblement du Havre, s’est montrée confiante. La gauche française doit surmonter ses divisions, a-t-elle affirmé, et se rallier derrière « le seul candidat qui parvient à décoller ».

Pour accéder à l’article original du New York Times

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