dossier

La présidentielle française vue de l’étranger

Nous vous invitons à suivre ce dossier qui relatera la perception dans le monde de la campagne présidentielle en France. La campagne trouvera son épilogue les 10 et 24 avril 2022.

l'article

Obono : Le programme est l’expression de luttes

« Depuis des années, les médias le qualifient de « diviseur » et l’accusent d’« indulgence envers l'islamisme ». Des attaques qui n’ont pas empêché Jean-Luc Mélenchon d’obtenir un résultat historique lors des élections françaises. La députée de gauche Danièle Obono explique à Jacobin comment sa campagne a défié les attaques – et a sauvé la gauche de l'effondrement. » Nous traduisons cet entretien entre Danièle Obono et David Broder du média états-unien Jacobin, publié sous le titre original « Jean-Luc Mélenchon a défié les attaques et donné de l'espoir à la gauche française ».

Ajoutez votre titre ici

Le second tour de l’élection présidentielle de dimanche offre un choix difficile, avec un nouveau second tour entre le président sortant Emmanuel Macron et l’extrême droite de Marine Le Pen. Le débat télévisé entre la paire mercredi soir a montré qu’aucun des deux n’a de réponses à la crise du pouvoir d’achat, sans parler des défis plus profonds comme celui du changement climatique.

Pourtant, si ce second tour était largement attendu, le premier tour du 10 avril a également produit un résultat solide pour la gauche radicale de Jean-Luc Mélenchon et son mouvement de La France insoumise. Alors que les piliers du centre gauche favorable aux affaires dénonçaient Mélenchon, une personne « pas assez favorable aux entreprises » et indulgente avec le « communautarisme islamiste », il a obtenu un vote massif parmi les électeurs à faible revenu, les jeunes et plus généralement dans les principales villes du pays. Il a ainsi remporté plus de la moitié des voix dans une grande partie de la banlieue parisienne.

Largement écarté des pronostics il y a encore quelques mois, Mélenchon a obtenu 22 % des votes dans le pays (soit 7,7 millions de voix), battant ainsi non seulement son résultat de 2017 mais également ses prévisions sondagières les plus optimistes. Son mouvement est ainsi devenu un fort pôle d’attraction pour la gauche. Alors que des élections législatives sont prévues en juin, l’Union Populaire qui a soutenu sa candidature a désormais demandé à d’autres petits partis d’entamer des discussions pour des alliances. Pourtant, des différences subsistent, en particulier compte tenu de l’approche conflictuelle de la France Insoumise envers les traités néolibéraux de l’Union européenne et de son opposition plus nette à la montée de l’islamophobie.

Danièle Obono est députée de La France insoumise. Dans un entretien avec David Broder de Jacobin elle a évoqué le second tour de dimanche, la campagne de Mélenchon et la reconfiguration de la gauche française.

David Broder – Vous avez fait une excellente campagne — mais on se retrouve quand même avec un second tour sans Mélenchon dans la course. Macron a fait de minuscules « concessions », par exemple en disant qu’il portera l’âge de la retraite à 64 ans et non à 65 ans. Mais il dit aussi qu’il cherche l’approbation de son programme, pas seulement un « front républicain » contre Le Pen. Selon vous, quels seront les effets d’une telle campagne de Macron – et cela ne rend-il pas plus probable une victoire de Le Pen ?

Danièle Obono – Macron travaille depuis deux ans à l’obtention de ce second tour. Il a déclaré en 2019 que, pour lui, Marine Le Pen est son adversaire de prédilection. Ce résultat a également été alimenté par sa politique anti-migrants et islamophobe, et sa façon de répondre à la crise sociale et économique, alors qu’il dirigeait avec un gouvernement de droite aux tendances autoritaires affichées. Macron a légitimé des pans entiers du discours de Le Pen et donc sa stratégie de « dédiabolisation », tout comme les médias dominants. On le voit avec l’émergence de la candidature d’Éric Zemmour — créée de toutes pièces, d’en haut, par un oligarque français. Il a déroulé des propos racistes propres à l’extrême droite.

Cela a normalisé Le Pen. Sur les questions économiques de fond elle diffère peu de Macron et du néolibéralisme, mais la difficulté c’est que contrairement à 2017, on a maintenant l’expérience réelle de cinq ans de Macron. Il est donc difficile de faire comprendre aux électeurs comment cinq années de Le Pen peuvent être pire. Les gens détestent vraiment Macron et il a un bilan catastrophique. Donc, pour lui, effectuer ce virage maintenant et essayer d’effrayer les gens avec la menace que représenterait Le Pen ne sera guère efficace.

« Avec cette obsession islamophobe qui couve, il n’est plus possible d’adopter une approche quelque peu abstraite ou théorique. »

Macron ne mène évidemment pas une campagne antifasciste. Il est clairement de droite, mais d’une droite qui n’a même pas les réflexes de Jacques Chirac [qui avait battu Jean-Marie Le Pen lors du second tour de 2002], qui savait qu’il devait, au moins temporairement, ne pas aller trop loin dans sa politique.

Notre position à La France insoumise a une ligne rouge : pas une voix pour Le Pen. Je ne pense pas que nous soyons encore à l’époque où les partis qui dictent aux gens comment voter affectent vraiment un grand nombre de personnes. Nous montrons donc ici pourquoi Le Pen est en effet une candidate d’extrême droite, qui ne sert pas une sorte d’intérêt populaire. Ce qui est sûr, c’est que ces cinq dernières années, Macron n’a été en rien un rempart contre elle.

DB – Vous dites que les consignes de vote ne sont plus aussi efficaces, et l’une des raisons est l’effondrement des vieux partis – à la fois les socialistes de centre gauche et les républicains de centre droit. Au lieu de cela, ce résultat indique une triple division du champ politique français : la droite néolibérale, l’extrême droite et le pôle de la gauche populaire. En amont de ces élections, les appels à créer une candidature unie autour des petits partis de centre-gauche se sont multipliés avec même une douteuse « primaire populaire ». Au final, Mélenchon a semblé mobiliser l’essentiel de cet espace politique, mais n’a jamais eu le soutien de ces partis. Pourquoi pensez-vous que c’était le cas ? Est-ce que sa campagne était plus conventionnellement à gauche qu’en 2017 ?

DO – Disons simplement que depuis 2017, nous avons remarqué que vous n’obtenez pas de crédibilité simplement en additionnant les noms des partis. Nous avons souffert des conséquences de la libéralisation sociale sous la présidence de François Hollande [2012-2017] et même de Macron se prétendant d’une façon ou d’une autre d’être de gauche, ce qui détruit la crédibilité du mot. Ces postures n’ont plus rien à voir avec la réalité de la lutte des classes.

Nous avons toujours dit que l’unité ne venait pas d’en haut mais qu’elle devait être construite à partir de la base. Nous avons lancé la campagne très tôt en demandant aux gens d’être d’accord non pas avec des labels mais avec le programme. Dans la dynamique que nous avons construite, c’est loin d’être secondaire, car le programme est l’expression de luttes. Nous l’avons construit à partir des auditions que nous avons tenues et du travail parlementaire que nous avons fait, mais c’est un programme qui répond directement aux revendications des mouvements sociaux.

En lien avec cela, je pense que la deuxième dimension était notre stratégie d’Union Populaire [un « parlement » de partisans largement issus de mouvements sociaux], englobant tous les interlocuteurs que nous avons eu ces cinq dernières années. De plus, nous avons l’expérience de cinq ans d’un groupe parlementaire qui a démontré qu’il valait la peine d’avoir des élus. Donc il y a beaucoup de monde : des syndicalistes, des gens en lutte, des personnalités comme l’ancienne présidente d’Attac Aurélie Trouvé, qui a vu ce qu’on était capable de faire et qui nous a rejoint à l’Union Populaire.

Vous avez mentionné la soi-disant primaire populaire. Il a suggéré de retirer quelqu’un du chapeau deux ou trois mois avant l’élection en se basant uniquement sur la personnalité – une approche superficielle. Mais nous avions déjà l’expérience de 2012 et 2017 et avons pu déployer l’organisation que France Insoumise a développée, avec notre porte-à-porte, notre intelligence collective, et la crédibilité que nous nous étions construite.

À cela s’ajoute, et ce n’est pas un détail, l’attrait propre de notre candidat, même s’il n’était pas le plus populaire d’une certaine gauche esthétique. Le fait qu’il se soit exprimé pendant cinq ans sur des questions clés — notamment dans la lutte contre l’islamophobie et le racisme — apporte aussi une légitimité au-delà des cercles de la gauche traditionnelle, auprès des classes populaires et des victimes de telles discriminations.

À chaque fois qu’il y a eu des attaques lancées contre La France insoumise, et notamment contre Jean-Luc Mélenchon, à chaque fois c’était perçu différemment selon les classes de la société. Par exemple, l’incident du raid dans nos locaux a continué à nous impacter lourdement, mais dans le détail, neuf fois sur dix les personnes les plus choquées négativement se trouvaient parmi les classes moyennes, les bourgeois, les intellectuels, etc.

Notre stratégie dans cette campagne était de ne répondre à aucune des attaques et de rester au-dessus de la mêlée. Je pense que cela a contribué à notre crédibilité et a incité les gens à se concentrer sur le message et le contenu de notre programme. Nous avons mobilisé une bonne partie des abstentionnistes habituels, mais pas tous.

DB – Concernant les abstentions, j’aimerais mentionner certains des quartiers souvent stigmatisés où la participation est généralement plus faible. Mais cette fois, il y a eu une mobilisation plus importante que ne prévoyaient pas les sondages. Dans les banlieues de Paris et d’autres grandes villes, Mélenchon a largement gagné, parfois avec plus de 50 %. Il est courant dans les médias anglophones d’entendre qu’il est un chauvin islamophobe. Pourtant, en France, des personnalités comme Carole Delga, du Parti Socialiste, condamnent La France insoumise comme étant trop proche de l’islamisme et du « communautarisme » islamiste, alors que personne n’a jamais qualifié le centre gauche de nationaliste et de raciste. Selon vous, qu’est-ce qui explique ce soutien — et la propre position de Mélenchon a-t-elle changé, par exemple lorsqu’il a assisté au rassemblement pour défendre la mosquée où des fidèles ont été attaqués par un tireur islamophobe ?

DO – Jean-Luc Mélenchon n’est ni islamophobe ni islamiste. Ces étiquettes sont scandaleuses et fausses. Il est — nous sommes — républicain et antiraciste. Nous défendons le principe de laïcité tel qu’établi par la loi de 1905 : séparation entre l’Église et l’État ; liberté de choisir et de pratiquer sa religion ; liberté de ne pas en avoir. Mais ce concept a été mal utilisé et transformé en arme contre les personnes mêmes qu’il était censé protéger.

Il y a une radicalisation extrême droite du discours politique et des médias, et je pense que cela ne se reflète pas complètement dans la société, même si cela a des effets. Cela s’est traduit par une morbide obsession raciste vis-à-vis des musulmans de France. Et je pense que l’intelligence politique de Jean-Luc Mélenchon, c’est qu’il a vite compris ça — comme un élu d’une ville comme Marseille devrait le faire.

Avec cette obsession islamophobe qui couve, il n’est plus possible d’avoir une approche quelque peu abstraite ou théorique, lorsque des personnes sont en danger, comme avec l’attaque de la mosquée. Alors oui, ce moment a permis de clarifier les choses. Il y a eu aussi d’autres moments de clarification : le mouvement des « gilets jaunes » puis la manifestation du syndicat de la police devant l’Assemblée nationale [un rassemblement soutenu par tous les partis au Parlement sauf La France insoumise].

« Nous sommes un mouvement politique relativement nouveau en concurrence avec des partis qui existent depuis cinquante, soixante ans. »

La question de l’islamophobie incarne le problème du système et de la stigmatisation qui s’y déroule. Ce que subit également le mouvement des gilets jaunes, confirmant notre diagnostic des éléments et de la dynamique d’une révolution citoyenne populaire qui explose les cadres établis. Les gilets jaunes aussi ont été la cible d’une diabolisation massive. Nous étions la seule force, y compris parmi les syndicats et les partis de gauche, à avoir toujours défendu ce mouvement, alors que les médias dominants, voire de nombreux intellectuels de la gauche issus des classes moyennes voulaient le présenter comme antisémite, raciste et anti-migrant.

Il en va de même avec la symbolique de la manifestation policière à l’Assemblée nationale. Un peu comme un comité de victimes du 6 janvier 2021, aux États-Unis, vous avez eu des militants syndicaux de la police disant qu’il fallait briser les limites de la constitution. Aurélie Trouvé, qui était une force motrice de l’Union Populaire et de son parlement, nous a raconté comment elle a vu que nous étions littéralement la seule force qui non seulement n’a pas assisté à la manifestation — [le candidat vert à la présidentielle Yannick] Jadot et [le candidat communiste Fabien] Roussel étaient là – mais qui s’est également publiquement levée pour défendre le fait de ne pas y être.

Je pense que c’était clarifiant pour les autres de voir comment des choses aussi fondamentales – l’état de droit, la séparation des pouvoirs, les libertés fondamentales – sont complètement abandonnées, et de voir que nous avons choisi le bon côté.

DB – Les petits partis de centre-gauche ont obtenu de mauvais résultats et Mélenchon a rallié la majeure partie de l’ensemble du camp socio-écologique. En 2017 aussi, il était le meilleur candidat présidentiel de gauche, mais vous avez eu plus de mal à réussir à d’autres niveaux – vous avez élu dix-sept députés cette année-là, mais aux élections régionales et locales, il n’y a pas eu autant de progrès. Cela met également en évidence un problème d’enracinement territorial. Alors, qu’y a-t-il de différent cette fois-ci pour que vous parliez même de rechercher une majorité parlementaire ?

DO – La différence, ce sont les cinq années qui se sont écoulées entre les deux et l’expérience que nous avons acquise. Nous ne nions pas qu’il y ait des faiblesses, y compris en termes d’enracinement. Mais notre bilan dans les élections intermédiaires devrait également être évalué dans le contexte plus large d’un mouvement politique relativement nouveau en concurrence avec des partis qui existent depuis cinquante, soixante ans. Cela compte beaucoup dans les élections locales et régionales ; dans les européennes de 2019, c’était encore plus difficile, car notre position était trop à contre-courant par rapport au type d’électeurs qui se sont prêt à se déplacer pour cette élection. De plus, même si des partis comme le Parti socialiste et Les Républicains sont restés stables aux élections intermédiaires, cela n’a pas arrêté une crise politique profonde (avec une abstention massive) ni leur tendance au déclin.

Dans cette élection présidentielle, nous avons cherché à atteindre le second tour, voire même à gagner. Nous avons construit sur nos points forts. Mais on voit aussi la nécessité de combiner les problèmes des quartiers populaires des grandes villes à ceux des zones rurales avec des difficultés similaires. On voit qu’il y a des secteurs où nous sommes plus faibles.

Je pense que l’Union Populaire et son parlement ont réussi au niveau de la clarification politique. C’est aussi important par sa taille et ses liens directs et concrets avec les secteurs en lutte. C’est en quelque sorte une forme d’enracinement.

Au second tour, ni Macron ni Le Pen n’ont répondu à la crise démocratique et sociale et aux urgences auxquelles nous nous sommes confrontés. Il y a donc aussi cet élément matériel objectif ainsi que le facteur subjectif, de l’expérience et du recul que nous avons accumulé. Nous avons un cadre collectif qui a fait ses preuves — avec notre groupe parlementaire — mais aussi La France insoumise en tant que mouvement organisationnel. Je pense qu’il a montré sa plasticité et sa capacité à mobiliser, et, malgré ses limites et ses fluctuations, cette campagne présidentielle a été aussi un point fort pour nous.

Par rapport à 2017, nous avons le bilan de nos législateurs, à l’Assemblée nationale comme au Parlement européen. Et alors qu’à l’époque on avait encore affaire aux cohortes parlementaires des anciens partis, il y a cette fois une division en trois beaucoup plus forte du champ politique. Vous connaissez les travaux de Bruno Amable et de Stefano Palombarini, qui parlent de bloc bourgeois [réunissant les fractions centre-gauche et centre-droit de la bourgeoisie] : si cela a pu paraître théorique, on l’a vu se dessiner derrière Macron, et dans cette élection, nous avons formé ce bloc populaire opposé, basé sur les classes ouvrière et moyenne. Pour nous, c’est un véritable exploit.

DB – Avant le premier tour, les appels à l’unité de la gauche semblaient viser à empêcher Mélenchon de se présenter, même si certaines personnalités – par exemple, le député communiste Sébastien Jumel et des proches de l’aile des Verts de Sandrine Rousseau – se sont rangées du côté de votre campagne. Maintenant, vous avez écrit des lettres ouvertes aux Verts et aux Communistes demandant des pourparlers avant les élections législatives de juin. Que pensez-vous qu’il y a à gagner à cela – et pouvez-vous former ensemble un bloc populaire ?

DO – Nous savons que ce n’est pas encore un bloc qui s’est fortement uni. C’est un vote et une élection avec ses données particulières : le danger de Zemmour et de Le Pen et la colère envers Macron. Lors de cette élection, nous avons pu rassembler ces éléments. Mais maintenant que le premier tour est passé, les paramètres ne sont plus les mêmes, y compris pour les législatives.

« Jeremy Corbyn a subi ce même type de ‘mélenchonisation’, avec la même tentative d’en faire un monstre. »

Nous avons intérêt à maintenir ce centre de gravité sur la gauche radicale. Pour cela, il faut aussi que d’autres forces se rallient à ce pôle, tout en réduisant au maximum l’espace des tentations réformistes ou des compromis. Le fait que nous n’ayons pas choisi d’inclure le Parti socialiste, ou du moins sa direction, reflète cela : ce n’est pas la peine de chercher une alliance avec eux. Avec les communistes, les choses sont peut-être un peu plus simples. Quant aux Verts, ils pourraient avoir intérêt à nous répondre et à discuter avec nous, même si la position de Jadot n’a pas été à la hauteur jusqu’à présent.

Nous ne voulons pas créer une dynamique de pouvoir qui étouffe tous les autres. Mais c’est une condition fondamentale que notre programme reste le centre de gravité. Car ce n’est qu’avec une position claire qu’il sera possible d’avoir une crédibilité populaire et de prendre clairement position contre Macron – comme contre quiconque qui s’adapterait au système et transigerait avec lui.

Donc l’intérêt [de rechercher de l’unité avec ces forces] est d’un ordre purement pratique sur le terrain — il vaut mieux ne pas avoir de candidatures concurrentes — mais aussi de fond sur la question de la stratégie. C’est clarifiant parce que ça force tout le monde à prendre position.

DB – L’Union Populaire et son parlement, qui ont aidé à élaborer le programme de Mélenchon, comprenaient de nombreuses personnalités qui ne faisaient pas partie de La France insoumise auparavant. Si vous voulez réussir aux élections intermédiaires, n’a-t-il pas besoin de devenir plus structuré, avec une forme plus organisée ?

DO – Les cinq dernières années en tant que mouvement n’ont pas toujours été faciles, mais cette forme a également montré des points forts. Ce n’est pas le cas que la France Insoumise ne soit pas structurée (si elle n’a pas de forme fixe, c’est le cadre principal qui a permis à cette campagne d’avoir lieu).  Nous n’aurions pas pu mener la campagne sans faire appel aux groupes d’action et militants de La France insoumise.

L’Union Populaire a une dynamique et nous avons besoin d’un moyen de la maintenir. Je crois aussi que le fait qu’elle n’ait pas la forme d’un parti nous a permis de créer un espace auquel ces personnes pourraient participer [qui ne l’auraient peut-être pas fait autrement]. La France insoumise a ses propres dirigeants qui ne seront pas forcément des candidats, ou pas les seuls, car nous voulons que des gens de l’Union Populaire puissent se présentent aussi. Si on a un groupe élu à l’Assemblée nationale sous la bannière de l’Union Populaire avec 50 ou 100 ou 200 députés, il pourra actionner de nouveaux leviers législatifs. Mais je pense qu’à ce stade, après le premier tour et avec les législatives qui s’annoncent, l’Union Populaire dispose des infrastructures nécessaires. L’important est d’avoir l’appareil approprié à portée de main pour la tâche à accomplir, plutôt que de construire un nouveau parti.

DB – Dans certains quartiers, Jean-Luc Mélenchon a obtenu la majorité des voix dès le premier tour, donc là clairement on peut espérer de bons résultats aux législatives. Mais comment transformer le vote pour lui en quelque chose de plus durable ?

DO – Nous avons beaucoup de travail à mener pour que le vote des quartiers populaires se reflète dans le mouvement et dans ses candidats. Il ne s’agit pas seulement de présenter une personne de ces quartiers comme candidat, mais d’ancrer le vote là-bas, et il y a clairement un problème de représentation.

Je crois aussi que Jean-Luc Mélenchon reste une référence incontournable pour le mouvement. Certaines personnes [à gauche] croyaient et faisaient des calculs sur la base que – comme il l’avait dit – c’était sa dernière campagne. Mais je pense que c’est une erreur de voir la période post-élection présidentielle comme une période post-Mélenchon. La partie de l’électorat qui s’est manifestée pour nous répondait à un appel qui venait de Jean-Luc Mélenchon.

DB – En Grande-Bretagne aussi, nous avons beaucoup entendu parler de personnes qui se disaient « socialistes mais pas pour Corbyn », le trouvant trop « clivant », qui ont ensuite plus ou moins immédiatement embrassé l’aile droite néolibérale du parti.

DO – C’est pourquoi je dirais que nous avons aussi beaucoup appris des différents mouvements. Au cours des cinq dernières années, on nous a souvent dit que Jean-Luc Mélenchon avait un problème d’égo. Mais l’argument portait en réalité sur la clarté de ses idées et de la vision stratégique.

De toute évidence, les personnalités publiques de Jeremy Corbyn et de Jean-Luc Mélenchon pourraient difficilement être plus différentes – même si je sais qu’ils sont tous les deux très gentils. Et ce qui a frappé dans le cas britannique, c’est comment, malgré sa voix posée, Corbyn a subi ce même type de « mélenchonisation », avec la même tentative de faire de lui un monstre. C’était intéressant parce que cela montrait que cela n’avait rien à voir avec leur personnalité. Cela a montré que le problème n’est pas tant que Mélenchon dise « La République c’est moi » ou qu’il parle trop fort ou avec un air de défi.

Non, le problème est le danger qu’il représenterait pour ceux qui défendent le système, en particulier les médias dominants et les classes dirigeantes. Ils l’utilisent ensuite pour construire une caractérisation médiatique qui cristallise ensuite les perceptions [négatives] d’une partie de la classe moyenne, que j’appelle la gauche esthétique, pour qui une représentation de soi idéaliste et capitaliste compte plus que le contenu réel.

Je ne pense pas que vous puissiez simplement échanger quelqu’un d’autre et obtenir [une réaction différente de leur part]. Et je ne pense pas que quelqu’un d’autre aurait pu faire le travail de Mélenchon, y compris à cause de son expérience. Ce n’est pas qu’il l’ait fait tout seul. Mais c’est aussi quelqu’un qui a une boussole de lucidité politique, qui parvient à la transmettre aux autres et à faire émerger un projet collectif. Il est donc un atout pour l’avenir.

Pour lire l’article original de Jacobin

la revue de presse en direct

Dans le même dossier

Les vidéos