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La présidentielle française vue de l’étranger

Nous vous invitons à suivre ce dossier qui relatera la perception dans le monde de la campagne présidentielle en France. La campagne trouvera son épilogue les 10 et 24 avril 2022.

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Merci, Jean-Luc Mélenchon

« Jean-Luc Mélenchon a échoué de peu la qualification au second tour de l'élection présidentielle française. Mais des signes pointent vers un retour en force de la gauche française. » Cet article de David Broder, publié dans Jacobin, salue le résultat de Jean-Luc Mélenchon à l’élection présidentielle. Il voit dans le score obtenu un formidable espoir pour les luttes à venir et pour la reconstruction d’une vraie gauche française. Nous vous en proposons la traduction.

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Oui, par le passé nous avons reçu notre dose de commentaires optimistes habituels sur des « presque-victoires » et d’héroïques échecs. Alors, disons-le clairement, le résultat est mauvais : Jean-Luc Mélenchon s’est présenté pour la troisième fois à la présidence, et à nouveau il n’a pas gagné.

Malgré une campagne dynamique et l’aide d’un report notable des voix en sa faveur – permettant au candidat de la gauche radicale d’obtenir 22 % des voix, battant par ce résultat les prévisions sondagières les plus optimistes – Mélenchon n’a pas pu se frayer un chemin parmi les deux qualifiés du deuxième tour. Comme en 2017, la candidate d’extrême droite Marine Le Pen l’a devancé (23,4 %) avec Emmanuel Macron seul en tête (27,6 %).

Les sondages prédisant une course étriquée au second tour, Macron et Le Pen feront sûrement des appels du pied considérables aux électeurs de Mélenchon. Alors qu’en 2017 il était arrivé quatrième, avec le conservateur François Fillon également présent dans le lot, Mélenchon est cette fois troisième. Avec les deux vainqueurs, il était le seul autre candidat à obtenir un résultat à deux chiffres. Son socle électoral – et sa propension à aller voter – façonnera de manière décisive le résultat final.

Avec cette absence de la gauche au deuxième tour, cette affiche aura très clairement des conséquences négatives sur la vie politique du pays pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il existe pour Le Pen le risque sérieux d’une victoire, et le débat d’entre-deux-tours mettra en avant ses thématiques préférées. D’un autre côté, le gouvernement Macron a un bilan lamentable en matière de répression des manifestations et de démantèlement de groupes militants, dont le Collectif contre l’islamophobie en France. Pendant son mandat, des politiciens de tous horizons (y compris des écologistes, socialistes et communistes) ont soutenu les demandes des syndicats de police et ont amorcé un sinistre virage réactionnaire.

Mais Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur de Macron a tort : Le Pen n’est pas « molle avec l’islam ». Son quinquennat, même si elle ne réussissait pas à obtenir une majorité parlementaire lors des législatives en juin, renforcerait massivement toutes sortes de forces autoritaires ou d’extrême droite au cœur même de l’appareil d’État. Elle a bien modéré son image et proclamé que son parti avait changé (comme presque tous les partis européens aux racines fascistes depuis au moins les années 1990). Mais la raison pour laquelle Éric Zemmour, candidat raté d’extrême droite et partisan de la « théorie du grand remplacement », a immédiatement annoncé qu’il la soutiendrait au second tour, est que les couches les plus racistes de la société française perçoivent encore chez Le Pen ses relents fascisants. Dès son arrivée elle pourrait sans doute s’appuyer sur les aspects antidémocratiques déjà présents dans la machine d’État, et sur la législation répressive introduite pendant les « états d’urgence » antiterroristes. Mais cela ne pourrait qu’empirer avec le temps.

Même si, comme cela semble encore très probable, Le Pen perd le second tour, la confrontation avec un président qui promet de relever l’âge de la retraite et qui a déjà fait de sérieux progrès dans le démantèlement de l’État-providence, l’aidera à consolider une importante base de cols bleus, tandis que la menace de l’extrême droite sera brandie par un Macron victorieux pour faire avancer une nouvelle législation réactionnaire.

Votes inefficaces

Suite à la première estimation donnée à 20 heures dimanche, la plupart des autres candidats nominalement de gauche ont instantanément apporté leur soutien à Macron au second tour : Anne Hidalgo, maire de Paris du Parti socialiste (PS) néolibéralisé, n’a mis que quelques secondes pour le faire. Elle s’est apparemment empressée de bénéficier d’une couverture médiatique difficile d’obtenir autrement. Avec 1,7 %, c’est l’expression la plus parlante à ce jour de la destruction des partis ouvriers historiques par des dirigeants libéraux, poussant des « réformes » favorables à l’emploi précaire et diminuant les retraites. Alors que Mélenchon a souvent été qualifié de diviseur, le Parti socialiste – au pouvoir il y a à peine cinq ans – a réussi le tour de force de l’union de toute la classe ouvrière française contre lui.

Les appels à un « vote utile » ont souvent été utilisés par des partis comme le PS pour culpabiliser les électeurs réticents, jeunes et ouvriers, et les pousser à faire barrage à la droite voire l’extrême droite. Une stratégie de moins en moins efficace avec les années. Cette fois, de minuscules forces de la gauche molle et des médias libéraux ont passé la pré-campagne électorale à rechercher un « candidat de l’union », rôle pour lequel ils ont désigné une série de progressistes mollassons sans aucun bilan ni volonté de mobiliser la classe ouvrière pour en obtenir le soutien.

Si certaines des personnes qui ont lancé cet appel à l’unité avaient de bonnes (mais naïves) intentions, une partie de ces efforts visaient sans détour à obtenir un désistement de Mélenchon dans la course présidentielle. Au final, bénéficiant d’un socle de soutiens bien plus important, c’est plutôt lui qui a appelé à un « vote nécessaire » dans les jours qui ont précédé le vote. Ceux qui ont voté pour les écologistes (4 %) ou surtout pour le PCF post-communiste (2 %) devraient se demander si tout cela en valait réellement la peine. Les scores de Zemmour et de l’autre candidat d’extrême droite Nicolas Dupont-Aignan (9 % des voix au total) constituaient un plus petit bassin de « votes perdus » qui auraient pu bénéficier à Le Pen que les 10 % cumulés des petits partis de gauche.

Les récriminations sur cette division des voix des électeurs de gauche continueront sûrement dans les jours à venir, d’autant plus que ces mêmes partis attaquent déjà Mélenchon pour ne pas avoir soutenu Macron pour le second tour. Comme en 2017, il a annoncé qu’il consulterait sa base sur l’opportunité de faire une déclaration en faveur du moindre mal, tout en insistant sur le fait qu’il ne devrait pas y avoir « une voix » pour Le Pen. Il est clair que ces partis ont des intérêts institutionnels qui leur sont propres et qu’il était logique, de leur point de vue, de se présenter séparément, y compris en vue des élections législatives de juin.

De l’optimisme ?

En 2019, dans les heures qui avaient suivi les élections générales du Royaume-Uni, j’avais écrit que malgré la défaite, les travaillistes s’étaient beaucoup plus fortement organisés qu’avant l’arrivée de Jeremy Corbyn à la tête du parti. Une armée de jeunes militants était venue avec de plus grandes attentes vis-à-vis de ce qui était possible, y compris à travers la politique institutionnelle. Des attentes supérieures à celles de ceux qui comme moi avaient grandi à l’époque de Tony Blair. Dans cet article au soir des élections, j’accusais en grande partie les forces de la gauche molle d’avoir saboté le leadership de Corbyn – par malveillance, par une obsession tenace de l’Union européenne ou par effet de groupe. Mais je ne m’attendais pas à ce qu’elles détruisent de façon si méthodique son héritage, en si peu de temps et avec si peu d’opposition.

La même chose peut se dire des États-Unis, où les campagnes de Bernie Sanders, fermement opposées à l’extrême droite, ont entraîné une poussée de la mobilisation socialiste. Malheureusement, le groupe des Socialistes démocrates d’Amérique est loin de devenir un parti de masse – soit une force qui intervient et dessine des lignes de partage de la politique nationale. Il y a un sentiment de sympathie plus large et diffus pour le socialisme, mais il manque généralement d’une structure du type que l’on voit généralement dans les partis socialistes ou communistes historiques.

En France aussi, l’envolée tardive de Mélenchon dans les sondages est le signe d’une limite. En général, la France insoumise a obtenu de mauvais résultats aux élections locales et régionales tout au long du mandat de Macron, les candidats de la gauche molle offrant sans doute une plus grande résistance que prévu. Avec les élections législatives dans deux mois, il y a pourtant quelque chose de différent par rapport à 2017. À l’époque, il était clair que le soutien au PS s’effondrerait après la présidence lamentable de François Hollande et le score de 6 % à l’élection présidentielle. Mais le parti, qui comptait environ 330 députés sortants (avec les militants et la structure qui vont avec), avait pu conserver 45 de ces députés, avec un socle électoral d’environ 10 %. Cette fois, et contrairement à 2017, la France insoumise dispose d’un groupe petit mais efficace à l’Assemblée nationale, et apparaît plus clairement comme l’alternative « sociale » dominante à la gouvernance Macron.

Mais cette campagne a également été meilleure que la dernière, et témoigne d’un changement positif à la France insoumise. Mélenchon est un brillant orateur, sans équivalence dans la vie politique française, mais il y avait cette fois-ci un peu moins du leader omniprésent, même pour une élection par définition dominée par les individualités des candidats. On notera également ses meilleures prises de position sur certaines questions (notamment sur l’islamophobie). Les signes de la possible adoption d’une structure de parti plus formalisée à la France insoumise (ou à l’Union Populaire, plateforme de la campagne 2022) sont également très encourageants. La perspective finale serait d’en faire un élément plus pérenne du paysage politique, capable de gagner en organisation et en légitimité au fil des années. La campagne de Sanders pour obtenir l’investiture d’un parti institutionnalisé ou la courte direction précaire du Labour par Corbyn ne leur avait jamais permis d’envisager une telle chose.

Même dans le cas français, où la France insoumise n’est pas redevable aux libéraux « de gauche », la bataille sera difficile. Malgré des luttes sociales remarquables ces dernières années — comme dans le cas des gilets jaunes, avec un langage et des codes complètement étrangers à ceux que l’on retrouve traditionnellement dans le mouvement ouvrier —, il y a eu une baisse continue de la participation politique de la classe ouvrière et même des médias de gauche. Construire une opposition forte sera compliqué sous Macron voire particulièrement difficile sous une présidence Le Pen.

Le résultat de ce dimanche était une défaite. Mais il y a lieu d’être un peu optimiste à la fois de l’intellect et de la volonté. Avec cette campagne, la France insoumise a évité la déroute, s’est révélée comme une force de mobilisation sérieuse et a mérité son droit d’espérer.

Pour lire l’article original publié dans Jacobin

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