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La fin du libéralisme

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L’Inde de Modi (partie II) : La France et ses armes contre les droits humains

Voici la seconde partie de l'entretien réalisé avec Dominique (le prénom a été changé), spécialiste de l'Inde et dans laquelle il aborde les enjeux géopolitiques au nom desquels « les occidentaux », prompts quand cela les arrange à s’afficher en défenseurs des droits humains, ferment les yeux sur les pans les plus graves de la politique de Modi.
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Entretien réalisé par Arnaud Le Gall, avec l’aide de Cécile Germain

Le Monde en Commun : Les enjeux politiques intérieurs s’articulent toujours aux enjeux géopolitiques. La France, l’Union Européenne, les États-Unis cherchent à approfondir une relation privilégiée avec l’Inde, historiquement connue pour sa diplomatie « non alignée ». Pour la diplomatie française cela se chiffre en dizaines de déplacement officiels depuis moins de dix ans…

Oui. Et on a un ambassadeur de France en Inde qui a rencontré en février le Secrétaire général du RSS, le mouvement fasciste dont est issu Modi. Le récent déplacement de Jean-Yves Le Drian comprenait sûrement un volet concernant des contrats d’armement douteux et, surtout, un échange sur la stratégie dite Indo-Pacifique. Il s’agit pour le dire vite d’une stratégie d’endiguement de la Chine en train de devenir la stratégie officielle des Occidentaux. La France, arguant notamment de ses territoires dans le Pacifique, a saisi la balle au bond pour se repositionner dans la zone. 

Que nous disent, tant à Paris qu’à New Delhi, ces relations stratégiques ? Car pour New Delhi, et plus particulièrement Modi, cela a aussi un intérêt. 

On parle beaucoup chez nous de la Chine. Mais il faut avoir en tête que la plupart des pays de la région sud-asiatique redoutent, eux, l’hégémonie indienne. C’est le cas du Sri Lanka, du Népal, des Maldives ou bien sûr du Pakistan. New Delhi a toujours voulu dominer les pays de la région, avec plus ou moins de succès. Si le Sri Lanka s’est rapproché de la Chine dans le cadre du projet dit des « nouvelles routes de la soie », c’était précisément pour faire contrepoids à New Delhi. L’« Occident » préfère ignorer cette réalité géopolitique et considère qu’il faut endiguer la puissance chinoise coûte que coûte. Quitte à s’appuyer sur une puissance dont la domination est pourtant décriée dans la région. Cela nourrit les velléités régionales de New Delhi. Et permet également au BJP de faire valoir, au niveau national et régional, « sa » légitimité internationale. Par exemple la visite de l’ambassadeur français a été mise en une du site du RSS. Donc côté indien, ces relations légitiment un courant politique pour le moins critiquable du point de vue des droits humains. Du côté de Paris, ça permet de faire des affaires.

Côté indien, ces relations légitiment un courant politique pour le moins critiquable du point de vue des droits humains. Du côté de Paris, ça permet de faire des affaires.

Mais c’est une stratégie à courte vue selon moi, notamment pour la sécurité régionale. Dans un contexte marqué par le retrait des États-Unis d’Afghanistan, par un état pakistanais qui a toujours joué un jeu trouble avec les djihadistes, par les tentatives d’implantation d’Al Qaida et de l’Etat islamique-Khorasan, cellule sud-asiatique de l’EI, ce soutien à des autorités réprimant les musulmans dans leur ensemble est une erreur. Outre que c’est inacceptable sur le plan des droits humains, cela n’a jamais fonctionné sur le plan de la sécurité. Plus on réprime sans discernement, plus on accroît les risques de violence en retour. 

Le gouvernement de Modi utilise-t-il par ailleurs le greenwashing ? Je pense notamment à cette visite de Barbara Pompili en février dans un parc national pour le moins problématique où des gardiens tirent à vue sur les populations, tuant des enfants au prétexte de lutter contre le braconnage. Elle y a notamment promu une « gestion Indo-Pacifique » des parcs naturels…

Cette visite de Pompili a permis de donner un blanc-seing à la politique que Modi vante comme écologique, sur fond de discours culturaliste sur le fait que les hindous seraient par essence proches de la nature. Dans les faits, le gouvernement indien est en train de privatiser de nombreuses terres et de chasser les populations tribales autochtones pour confier à des compagnies l’exploitation des minerais. C’est notamment le cas dans l’Etat d’Assam, où se situe le parc national de Kaziranga visité par Barbara Pompili.  

Cette mansuétude se manifeste aussi par le silence sur des opérations de désinformation menées par le groupe Srivastava, qui serait lié au service de renseignement indien. Que dire de cette manipulation à échelle industrielle ?

Il s’agit de la plus vaste opération de propagande mise à jour au sein de l’Union européenne. Outre le refus d’attaquer frontalement Modi pour les raisons évoquées jusqu’ici, l’absence de réaction – au moins publique – à haut niveau témoigne d’une perception orientaliste et romantique d’une Inde faite de couleurs chamarrées, d’éléphants dans la rue, du yoga et de Bollywood – ce qui au passage est très réducteur quand on connaît la diversité du cinéma indien. On appréhende l’Inde à travers un prisme opposé à celui utilisé à l’égard d’autres pays comme la Russie ou la Chine. C’est une construction intellectuelle issue du colonialisme (NDLR : tout comme, en contraste, la construction raciste contre le « péril jaune » chinois). Par exemple, la « communauté internationale » a glosé sur la Journée internationale du yoga. Sauf qu’en Inde cela a servi le programme de Modi qui a tenté d’imposer l’enseignement du yoga aux écoles chrétiennes et musulmanes. En toute logique, certaines forces d’extrême droite européenne collaborent avec Srivastava. Elles ont d’ailleurs été invitées en Inde fin 2019, et se sont rendues au Cachemire indien en proie à la répression étatique, sur fond de croisade commune contre les musulmans. Côté français Thierry Mariani faisait partie du voyage. Cette visite a, là encore, servi le récit proposé par Modi d’un « combat contre le terrorisme », alors qu’il exerçait une répression féroce sur l’ensemble de la population cachemirie.

L’Inde a toutefois porté au sein de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), avec l’Afrique du Sud, la levée des brevets sur les moyens médicaux de lutte contre la pandémie. La France et l’Union Européenne n’ont pas soutenu cette position finalement défendue par les États-Unis. Cela nous renvoie par ailleurs à la question de la gestion calamiteuse d’une pandémie qui, pour la première fois, a écorné l’image de Modi dans son propre camp. 

L’Inde mène un vrai combat au niveau international, sur les médicaments génériques notamment, afin de les rendre accessibles à sa population. Ce combat n’a pas été initié par Modi. C’est une position de longue date de la diplomatie indienne. Et tant mieux que le gouvernement actuel se soit inscrit dans cette ligne. Sauf que concernant le vaccin anti-Covid, il a privilégié son aura internationale en livrant des vaccins aux pays moins développés, avant de vacciner sa propre population. Avec les résultats catastrophiques que l’on constate désormais. 

La gestion de la pandémie met à jour les limites et la dangerosité du mélange d’affairisme néolibéral et d’hindouisme politique du gouvernement Modi.

Pour le reste, la gestion de la pandémie met à jour les limites et la dangerosité du mélange d’affairisme néolibéral et d’hindouisme politique du gouvernement Modi. L’explosion actuelle du nombre de cas de Covid 19 s’explique aussi par la tenue d’un rassemblement religieux en avril, la Kumbh Mela, prévue en 2022, mais avancée pour des raisons astrologiques… ou par opportunisme électoral – puisque des élections régionales se tenaient simultanément au Bengale-Occidentale (que le BJP a perdu, en dépit du fort investissement personnel de Modi dans la campagne). Elle a réuni des millions de personnes sans aucune mesure sanitaire. Même le Kerala, Etat dirigé par un gouvernement très progressiste, et qui a fait figure de modèle en 2020 dans la gestion de la pandémie, est dépassé car le virus, qui circule énormément désormais. Les succès de cet Etat au début de la pandémie reposaient sur des mesures opposées à celles de Modi

Un pays de se résume pas à son gouvernement. L’Inde est évidemment incontournable : elle abrite 18 % de la population mondiale, et dépassera la Chine sur ce plan vers 2025, c’est une puissance nucléaire, son poids est important dans certaines instances internationales etc. Votre idée n’est pas de jeter l’anathème sur le principe même de relations franco-indiennes, mais de proposer d’autres pistes. Quelles mesures proposez-vous en ce sens ?

Le peuple indien constitue en effet un pays formidable et très inspirant, qui doit être distingué de son seul gouvernement. Même concernant les forces politiques, il ne faut pas, par exemple, oublier l’importance capitale de l’Inde dans les négociations internationales sur les produits agricoles. A l’OMC elle s’est opposée à Monsanto qui voulait breveter la racine de curcuma, un aliment de base en Inde. Elle est à l’avant-garde de la demande de levée des brevets sur les moyens médicaux de lutte contre la pandémie. 

Une fois dit cela, il faudrait procéder à des rééquilibrages dans nos relations. Par exemple, on pourrait développer la coopération scientifique dans un sens favorisant le rapprochement et la compréhension entre les peuples. On ne peut pas d’un côté promouvoir les coopérations dans les sciences dites « dures » et délaisser, voire laisser entraver les travaux sur les sciences sociales (NDLR : ce dernier point rejoint la nécessité pour la France, pointée dans l’entretien que nous avions réalisé avec Laurent Bigotde se redonner les moyens d’appuyer son action internationale sur une connaissance fine des réalités locales). Autre exemple : lorsque Mediapart a révélé le scandale en Inde des conditions de la vente des Rafales, ce journal a été traité de tous les noms par les hindouistes, comme un journal de propagande. On n’a entendu personne au sein des autorités françaises pour s’émouvoir de ces réactions. 

Je pense également qu’il serait bon d’exercer certaines pressions dans des domaines renvoyant aux droits humains et au droit international. Modi a supprimé le statut constitutionnel du Cachemire indien le 5 août 2019 sans avoir concerté les forces politiques locales et en mettant toute la région sous blocus. De telles mesures condamnent toute perspective de paix dans cette zone, la plus militarisée au monde, disputée entre deux puissances nucléaires. Trois semaines plus tard il était invité en grande pompe par Emmanuel Macron en marge du sommet du G7. Pire, ce » dernier a alors loué « les réussites démocratiques » de l’Inde !  Nous sommes dans une relation d’interdépendance. Certes l’Inde est un marché stratégique. Mais elle a également besoin de la France – entre autres – pour ses débouchés. On pourrait donc a minima éviter les louanges. 

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