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Julio Bendezu Sarmiento, ethnologue franco-péruvien : « Il est essentiel de rejoindre la lutte de Pedro Castillo contre la corruption et empêcher le rétablissement de la dictature de Fujimori »

Le second tour de l’élection présidentielle au Pérou a lieu ce dimanche 6 juin. Il oppose l’enseignant syndicaliste de gauche Pedro Castillo à la candidate d’extrême droite Keiko Fujimori, fille de l’ancien dictateur Alberto Fujimori en prison pour crimes contre l’Humanité. Depuis les années 90 dans l’un des pays les plus néolibéraux d’Amérique du Sud, presque tous les présidents péruviens ont été inculpés ou emprisonnées, ou sont en fuite. Keiko Fujimori est également corrompue et a passé plus d’un an en détention pour son implication dans l’affaire Odebrecht. Pedro Castillo est donné favori dans tous les sondages. La campagne est très tendue : à quatre jours de l’élection, l’élite médiatique aux mains des grands groupes et presque toute la classe politique sont vent debout contre Castillo qui porte un message d’espoir et dont le mot d’ordre est « plus aucun pauvres dans un pays riche ». Pour comprendre un peu mieux le programme du candidat de gauche ainsi que le changement social en cours au Pérou, Christian Rodriguez s’est entretenu avec Julio Bendezu Sarmiento, Directeur de la Mission archéologique en Asie centrale au CNRS, Docteur en préhistoire, ethnologue et anthropologue, franco-péruvien, qui soutient la candidature de Pedro Castillo à la tête de son pays.
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Entretien réalisé par Christian Rodriguez.

Christian Rodriguez : Pedro Castillo Terrones est accusé d’avoir un programme conservateur en matière de droits des femmes et de libre choix d’une option sexuelle. Quelle est votre opinion à ce sujet ?

 Julio Bendezu Sarmiento : Le Pérou est un pays très conservateur, catholique pratiquant, une société culturellement hétérogène, dont l’héritage historique est fait de plusieurs siècles de colonisation espagnole suivis d’une république bourgeoise dirigée par une société européenne » et misogyne. Une société qui s’est construite sur un système de classes, raciste, avec une forte dose de négationnisme culturel du monde andin, métis et créole. Aujourd’hui, malgré beaucoup d’efforts administratifs et juridiques durant ces dernières années, nous demeurons dans une société qui conçoit encore assez mal le concept même de « genre » et ses caractéristiques socio-culturelles qui marquent les relations entre les hommes et les femmes. 

Dans ce contexte, le programme du parti Peru Libre comprend bien une analyse sur le rôle des femmes dans notre société actuelle, comment elles échangent et s’organisent, mais le vocabulaire semble un peu désuet et laisse penser à ceux qui réinterprètent les écrits qu’il existe un certain mépris du genre féminin ! Cela est faux, car tout un chapitre est dédié aux femmes qui sont « protagonistes actives de la révolution, elles s’éduquent, travaillent, produisent, s’émancipent et lèguent un héritage inestimable. Elles participent activement aux politiques de construction de la base structurelle d’une société et surtout de la superstructure ». 

Le parti Peru Libre a aussi proposé la dépénalisation de l’avortement, malheureusement un sujet tabou dans notre société contemporaine. La société péruvienne, fortement catholique, rejette majoritairement toute possibilité de choisir un genre qui ne soit pas celui de son sexe de naissance. Cette société conservatrice a tout de même placé en troisième position au premier tour des élections à la présidence de la république, au mois d’avril, le candidat Lopez Aliaga qui avait proclamé – entre autres incohérences – être « amoureux » de la Vierge Marie et se flageller depuis quarante ans pour respecter un engagement de célibat. Vaste programme. Dans ce contexte général que nous venons d’exposer, qui n’est pas toujours facile à comprendre, je partage la position de Pedro Castillo Terrones, celle qui se caractérise par une large vision moderne du rôle et la place de la femme, qui s’aligne bien avec la liberté de la personne dans tous les domaines : vie sexuelle, santé et intégrité physique.

J’estime que c’est bien tout le contraire de Keiko Fujimori, qui malgré la possibilité d’incarner un symbole fort en devenant la première femme présidente du Pérou, est contre l’avortement, ne défendra pas la question du « genre », et surtout continue à nier la stérilisation forcée des milliers de femmes indiennes par le gouvernement de son père, Alberto Fujimori qu’elle entend d’ailleurs gracier.

Christian Rodriguez : Dans quel contexte les Péruviens choisissent-ils de voter pour Pedro Castillo Terrones au Pérou ce dimanche ?

 Julio Bendezu Sarmiento : Aujourd’hui, il est essentiel de rejoindre la lutte de Pedro Castillo contre la corruption pour assainir le système socio-politique péruvien et empêcher le rétablissement de la dictature de Fujimori. N’oublions pas que l’ensemble des cinq derniers présidents sont en prison ou lourdement accusés de corruption aggravée contre l’Etat. Alan Garcia a terminé par se suicider et Alejandro Toledo attend son extradition depuis les Etats-Unis. Le système judiciaire et toute l’administration du haut vers le bas subissent le système de corruption. Il semblerait que chaque année l’Etat perde plus de vingt milliards de soles (plus de cent millions d’euros) en raison de la corruption concernant le budget annuel. 

Le fascisme est sorti de sa tanière, pour faire taire le cri du peuple à l’aide d’une machine infernale, un rouleau compresseur médiatique, un rugissement des élites composé d’attaques racistes, discriminatoires et d’exclusion contre notre candidat et tout ce qu’il représente. 

Cela veut dire qu’à l’heure où l’on parle, quelqu’un au Pérou touche un pot de vin pour un contrat établi ou l’exécution d’une quelconque tâche administrative. En outre, lors de ce second tour, nous n’assistons pas à un processus électoral normal ou normalisé entre deux candidats. Le fascisme est sorti de sa tanière, pour faire taire le cri du peuple à l’aide d’une machine infernale, un rouleau compresseur médiatique, un rugissement des élites composé d’attaques racistes, discriminatoires et d’exclusion contre notre candidat et tout ce qu’il représente.  

Christian Rodriguez : Pourquoi les médias et presque toute la classe politique ont déclenché tant de haine dans cette campagne contre Pedro Castillo ?

Julio Bendezu Sarmiento : Le tort de Pedro Castillo est de porter un message d’espoir, celui d’une réappropriation de la patrie pour le bien de tous les Péruviens. Voilà pourquoi il faut voter pour ce candidat providentiel au discours libertaire plein de justice sociale.

José Gabriel Condorcanqui (Tupac Amaru), indien qui prit en 1780 la tête d’un mouvement révolutionnaire, contre les Espagnols disait : « Paysan, le patron ne mangera plus de ta pauvreté » ; Pedro Castillo va de l’avant en concluant son programme par « plus aucun pauvre dans un pays riche ». La raison l’emporte sur l’histoire, nous ne pouvons que soutenir ce changement social dans notre pays. 

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