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La révolution citoyenne

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Hamma Hammami : « toutes les initiatives de mutualisation des forces populaires sont les bienvenues »

Hamma Hammami est une figure de la gauche tunisienne, longtemps emprisonné sous Ben Ali, il a été le porte-parole du Front populaire, alliance née de la révolution tunisienne dont plusieurs de ses leaders ont été assassinés en 2013 (comme Chokri Belaïd). Christian Rodriguez, membre du Monde en commun a pu échanger avec lui sur la situation de son pays. Exigeant, homme de convictions, il refuse les compromissions avec les néolibéraux ou avec les islamistes.

Cet entretien a été réalisé en septembre 2020 peu après la désignation d'un nouveau gouvernement conduit par Hichem Mechechi (nommé le 2 septembre).

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Christian Rodriguez (CR) : La Tunisie a soulevé beaucoup d’espoir depuis 2011 avec sa révolution citoyenne qui a renversé le régime de Ben Ali, son assemblée constituante, ses nouvelles élections libres… Mais aussi des désillusions quand le parti islamiste est parvenu à se hisser au pouvoir ou encore lors des assassinats, attribués à des terroristes islamistes, de membres du Front Populaire. Quelle est la situation de votre pays aujourd’hui, depuis les élections législatives de 2019 ?

Hamma Hammami (HH) : Très complexe. Imaginez un pays qui n’arrive pas à avoir un gouvernement ! En effet depuis les élections générales de l’automne 2019, nous en sommes à notre quatrième gouvernement. La difficulté de former un gouvernement par le parti arrivé en tête a prolongé le mandat du gouvernement sortant durant six mois. Par la suite, le gouvernement formé par le candidat du parti islamiste Ennahdha, n’a pu recueillir la confiance du parlement. Kais Saied, le Président de la République tunisienne, a désigné alors un candidat qui n’a pas résisté plus de cinq mois et qu’il a fini poussé à la démission pour garder la main quant à la désignation du nouveau chef de gouvernement.

Celui-ci, bien qu’il ait été ministre de l’intérieur dans le gouvernement sortant, était un inconnu du monde politique avant la révolution, et même après. C’est un technocrate comme le veut le Président de la république. Vu les circonstances qui ont accompagné la formation du gouvernement et la menace de dissolution possible du parlement, qui pesait sur les députés et les partis, il est parvenu à recueillir les voix nécessaires pour passer. Mais pour quoi faire ? Pour mettre en application quel programme ? Avec quel budget ? C’est ce que les Tunisiens cherchent en vain à comprendre.

Aucun programme, et cela sur fond de querelles intestines

Même son allocution prononcée devant le parlement ne contenait aucun programme, mais des lignes générales que tout un chacun pouvait présenter en toute circonstance. Alors que le pays est, selon Elyès Fakhfakh, chef du gouvernement (de février à septembre 2020), au bord de la banqueroute, que peut faire un gouvernement de technocrates pour répondre aux revendications urgentes des Tunisiens ? Qu’attendre d’un gouvernement dont les membres n’ont pas d’expérience de la chose publique, et ne se connaissent même pas entre eux? Pas grand-chose à notre avis, surtout quand on sait que tout se fait sur fond de querelles intestines qui opposent les différents pouvoirs les uns aux autres : entre les deux pôles de l’exécutif (présidence/gouvernement), entre chacun d’entre eux et le législatif, entre les blocs parlementaires qui se font et se défont à toute occasion…

CC : Dans ce contexte d’instabilité ministérielle mais aussi de crise économique et sociale, comment se porte votre mouvement, le Front populaire ? Quelles sont ses perspectives ?

HH : Nous pensons que l’expérience Front populaire relève aujourd’hui de l’histoire. Le reconstituer tel qu’il a été, comme le réclament beaucoup de ses militants, est utopique. Partir des acquis qu’il a pu accumuler dans sa brève histoire, mais surtout de ses échecs et de ses dysfonctionnements est nécessaire. La littérature faisant le bilan du Front est abondante, mais elle est pour la plupart subjective et n’aide pas à voir clair.

Le rassemblement des classes populaires est une nécessité historique pour venir à bout de la coalition réactionnaire au pouvoir

Mais vu la situation des luttes des classes dans le pays marquée encore par une suprématie de la bourgeoisie compradore sur les classes populaires, le rassemblement de celles-ci est une nécessité historique pour venir à bout de la coalition réactionnaire au pouvoir. Le grand problème est que ces classes n’ont pas d’expressions politiques aux contours clairs ; elles s’expriment plutôt partiellement à travers des organisations professionnelles ou syndicales, ou à travers quelques petites organisations politiques qui ne peuvent prétendre les représenter. Voilà pourquoi toutes les initiatives de mutualisation des forces populaires sont les bienvenues.

Certaines composantes du Front Populaire ont lancé déjà depuis quelques mois, autour d’une plate-forme, une « Initiative Nationale » allant dans le sens du travail commun. Elles ont été rejointes par d’autres organisations (partis politiques, organisations professionnelles, mouvements associatifs…) et surtout par des personnalités indépendantes influentes dans leurs domaines respectifs.

Mais la progression est lente et la crainte que ce ne soit une réédition de l’expérience du Front populaire pèse sur tous.

Nous pensons surtout que ces initiatives ne peuvent se construire que dans la lutte et à travers des actions qui concrétiseraient les grands axes du programme arrêté : souveraineté nationale, droits économiques et sociaux, libertés publiques et individuelles.

CC : la récente visite du Président lors de la fête nationale des femmes tunisiennes pour saluer toutes les femmes à travers votre épouse Radhia Nasraoui, elle-même militante et figure de la révolution citoyenne : par cet acte, le Président a-t-il voulu signifier une nouvelle orientation en faveur des libertés individuelles en Tunisie et de l’égalité pour les femmes ?

HH : Que l’Etat, en la personne du Président de la République, reconnaisse à Radhia Nasraoui son statut de militante pour les libertés publiques et individuelles, pour les droits de l’Homme, pour l’abolition de la peine de mort, pour la criminalisation de la pratique de la torture, pour les droits des Femmes et surtout pour l’égalité homme/femme, luttes auxquelles Radhia a consacré sa vie, est important, dans le sens où ça peut être reçu comme un message solennel de rupture avec le passé.

Radhia Nasraoui et Hamma Hammadi en 2019

Mais je ne pense pas que la visite effectuée le jour de la Fête Nationale de la Femme (13 août 1956 : promulgation en Tunisie du Code du Statut Personnel) soit un signe dans le sens de la sauvegarde des acquis de la femme et leur consolidation par d’autres. Le discours prononcé le jour même par le Président de la République devant une pléiade de femmes venues de tous les coins du pays en a déçu plus d’une. Sur la question cruciale de mise en pratique effective du principe constitutionnel de l’égalité entre les hommes et les femmes, ce discours a fait défaut. « Non à l’égalité successorale » proclame-t-il, se référant non pas à la Constitution dont il est le garant, mais à la tradition religieuse et aux exégètes du Coran ayant vécu dans d’autres temps, sous d’autres cieux.
Il est resté fidèle au discours conservateur qu’il a tenu lors de sa campagne électorale adressé à un électorat ciblé (le peuple qui veut, dit-il) qu’il oppose à « l’élite » qui ne cesse de ruiner le pays. Discours qui a soulevé d’ailleurs un tollé parmi les organisations féminines, les partis progressistes et les intellectuels dont certains l’avaient soutenu au deuxième tour des présidentielles. De jour en jour, la désillusion s’installe et le fond populiste conservateur se dévoile.

CC : La Tunisie a été l’un des premiers africains à vivre une révolution citoyenne au 21ème siècle. D’autres pays, comme l’Algérie et le Mali, ont vu leur peuple se soulever. Quel est votre regard sur les manifestations populaires au Mali ?

HH : La situation géostratégique du Mali, la forte présence de mouvements djihadistes sur une grande partie du territoire, la présence militaire française sous prétexte de combattre le terrorisme mais de plus en plus contestée par les Maliens, autant de facteurs qui interfèrent quand on veut comprendre ce qui se passe dans ce pays africain.

La « Révolution Citoyenne » déclenchée le 5 juin dernier et à laquelle des centaines de milliers de citoyens avaient pris part, est survenue quelques semaines seulement après des élections législatives dont les résultats étaient contestés par le peuple. Et comme toutes ses semblables dans d’autres pays, elle a fait naître de l’espoir dans ce pays meurtri non seulement par le terrorisme, mais aussi par la dictature et la mauvaise gouvernance. De plus en plus de voix, à l’intérieur du pays comme dans la diaspora malienne, s’élevaient contre la corruption et le népotisme transformés en politique d’Etat par le clan du président IBK. Le Hirak dans l’Algérie voisine a dû servir de stimulant.

Contrairement à ce dernier où le spontanéisme a régné pendant toute l’année qu’a duré le mouvement, au Mali un embryon d’organisation a très vite vu le jour dans le mouvement M5 et dans le RFP (Rassemblement des Forces Patriotiques).

Mais la violence avec laquelle le régime a affronté ce mouvement citoyen, tirant sur la foule et faisant plusieurs morts a été, ne serait-ce que partiellement, à l’origine du tournant que le pays vit depuis le coup d’état du 19 août. Maintenir la mobilisation populaire pour empêcher les militaires de s’emparer seuls du pouvoir. Aujourd’hui, l’enjeu pour la Révolution citoyenne est autre : empêcher que ces militaires, constitués en un CNSP (Conseil National du Salut du Peuple) ne s’emparent seuls du pouvoir et ne s’autoproclament maître des lieux. Le mouvement doit peser sur toutes les étapes de la transition, surtout dans cette première étape cruciale qui va voir la désignation des instances provisoires de la transition. Pour cela, le mouvement a tout intérêt à maintenir la mobilisation populaire autour d’axes de lutte clairs pour assurer la rupture avec la dictature et l’instauration de la démocratie.

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