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Frédéric Lordon : « la vérité, c’est que la police française est encore pire que la police américaine »

Frédéric Lordon est économiste et philosophe. Nous partageons ici son dernier papier sur la question des violences policières systémiques et le déni des médias Français qui voient dans la comparaison France-USA l'occasion de dédouaner ses forces de l'ordre. À tort. Pour rappel le 2 juin 2020, une manifestation contre les violences policières et le racisme de la police française réunissait des dizaines des milliers de personne à Paris malgré l'interdiction de la préfecture.

Ce texte a été publié le 2 juin 2020 sur le blog La Pompe à phynance hébergé sur le site du Monde diplomatique.

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Peut-être aurait-il fallu donner un autre titre : «La fenêtre ou le miroir». Avec cette sûreté dans l’erreur qui est le propre de tous ses mouvements spontanés, la presse française a en effet instantanément pris le parti de la baie vitrée. Quel spectacle effrayant les États-Unis ne nous offrent-ils pas? Depuis notre fenêtre sur le monde. L’idée que ce qui se passe là-bas pourrait aussi nous parler d’ici, l’idée que la police américaine nous tend un miroir sur la police française, n’a pour l’heure pas encore trouvé une tête d’éditorialiste à traverser.

On comprend pourquoi : les émeutes qui enflamment les villes américaines depuis six jours, et que, depuis, la fenêtre, on peinerait à ne pas comprendre, risqueraient de déboucher logiquement sur une compréhension du même type, les mêmes émeutes éclateraient-elles entre Stains et La Courneuve. Or pour Le Monde, L’Obs ou France Inter, la violence est non seulement condamnable absolument, mais exclue de toute intelligibilité, en tout cas quand elle a lieu en France : il faut, et il suffit, que les pauvres, les racisés, les grévistes et les «gilets jaunes» apprennent un peu à parler, et finissent par acquérir le bel ethos de la démocratie — le «débat» avant tout. Malheureusement, des deux côtés de l’Atlantique, tout ce petit monde commence à en avoir assez de se faire équarrir sous les auspices du débat et de l’agir communicationnel (1). Un graffiti retrouvé dans un commissariat de Minneapolis en ruine est assez explicite à cet égard : «Et maintenant, vous entendez?»

Et en effet, il aura fallu ça pour qu’«ils» commencent à entendre. Ils, qui? Ils, les institutions — policières et politiques. Ce dont cet épisode fait, une fois de plus, la démonstration, c’est que les institutions sont au naturel dures de la feuille. En réalité, même du gros volume sonore n’y suffit pas. Il faut toujours mettre un «petit quelque chose» en plus des décibels. Sans quoi rien. Aux États-Unis, la communauté noire a trouvé quoi. On ne sait pas trop jusqu’où elle parviendra à se faire entendre, mais ce qu’on sait, pour sûr, c’est que c’est là le «minimum syndical». En dessous de quoi, donc : rien.

«À partir de l’hypothèse d’un commissariat de Seine-Saint Denis entièrement incendié, vous tenterez de composer l’éditorial du journal Le Monde ou la chronique matinale de Thomas Legrand»

Comme toujours, les institutions font porter à ceux qui en ont assez de parler dans le vide le poids de leur surdité à elles. Expérience de pensée (ou sujet du bac de français créatif) : «À partir de l’hypothèse d’un commissariat de Seine-Saint Denis entièrement incendié, vous tenterez de composer l’éditorial du journal Le Monde ou la chronique matinale de Thomas Legrand». Or, nous le savons, un jour en France, ça va partir. Comme c’est en train de partir depuis Minneapolis. Et ce sera au moins aussi justifié. Étonnamment cependant, on pressent que les médias français ne se pencheront pas sur le cas domestique avec la même intelligence des causes que sur le cas américain (la fenêtre oui, le miroir non!).

Nous compterons donc deux catégories de la population pour regretter le temps béni du confinement : les écrivaines de l’île de Ré et la police. Ah ça, quelle fête ce confinement! Le corps social entièrement tétanisé dans sa peur, incapable de penser à autre chose, les médias coulés à pic dans la «couverture». On ne pourra pas dire, la couverture a rempli son office : elle a couvert et recouvert. Couvert tout ce qu’elle disait couvrir, et recouvert tout le reste. Notamment les descentes de la police en banlieue, milice hors de contrôle, lâchée à proportion de ce que toute l’attention du corps social était ailleurs — la fête.

Comme toujours, la levée des censures révèle les vraies natures. Même si nous étions déjà très au courant, la police a parfait son autoportrait en deux mois de confinement. Le site Rebellyon tient les comptes que le reste de la presse ne veut pas tenir : 12 morts pendant le confinement, dans des conditions qui sont claires comme du jus de chique, ou plutôt qui ont la seule clarté des rapports de police. Mais il y a aussi toutes les interpellations qui ont montré le vrai visage de la police : celui qu’elle se donne quand elle est laissée à elle-même. Le journal Regards en a fait une compilation et c’est un enchantement républicain.

Lire la suite sur le blog de Frédéric Lordon

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