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La faim, huile sur le feu des révolutions

« Nous sommes en train de mourir de faim ». C’est ce que s’est écrié un homme lors d'une manifestation à Tripoli, la deuxième ville du Liban, au début du mois d’avril.[1]

Cette analyse a été publiée le 2 juin 2020.

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Le coronavirus a ainsi mis à nu l’incapacité du modèle actuel à subvenir à nos besoins fondamentaux, et révélé aux yeux de tous ses conséquences mortelles. La question agricole et alimentaire en est une illustration concrète.

De la pandémie à la famine

Quand chaque pays dépend du monde entier pour pouvoir manger, il suffit d’un grain de sable, au niveau de la production, du transport ou du stockage, pour que la machine toute entière se grippe. Le coronavirus agit comme un grain de sable. Un révélateur des failles du système capitaliste globalisé.

Dans sa brochure, « l’engrenage », Jean-Luc Mélenchon a consacré un chapitre entier au passage de la pandémie à la famine. Il explique en quoi le mode d’organisation de l’agriculture et de l’alimentation au niveau mondial est responsable. Avec la contraction de l’économie et le confinement de la moitié de la population mondiale, d’un bout à l’autre de la chaîne alimentaire, la catastrophe surgit là où la souveraineté agricole n’est plus. La politique du « flux tendu » permanent s’est avérée incapable de faire face à la hausse soudaine de la consommation de certains produits. Les stocks inexistants ont fait monter le cours de denrées devenus rares. La fermeture des frontières s’est avérée dramatique pour les agricultures dépendantes d’une main d’œuvre étrangère ou sous perfusion des importations. À l’autre bout de la chaîne, la crise économique qui frappe de plein fouet la population crée des situations de véritables famines. De la crise sanitaire, nous voici donc confrontés à une crise devenue économique et sociale.

L’impasse des choses concrètes

 « Les révolutions se déclenchent par l’impasse des choses concrètes, pas pour autre chose. » résume Jean-Luc Mélenchon dans son ouvrage. Manger en est une. C’est même le premier impératif pour survivre. La chaîne alimentaire, de la production à la disponibilité des produits en magasin à un coût abordable constitue un réseau à part entière. La théorie de l’Ere du peuple « postule que le premier moteur d’activité populaire face aux pannes d’accès aux réseaux est la volonté de reprendre ‘le contrôle de la situation’ dans la mesure où elle estime que les dirigeants en sont incapables soit par stupidité soit par intérêt personnel. »[2] C’est par cet effet d’engrenage que la crise devient politique. Et que surgissent les révolutions citoyennes.[3]

Les conséquences directes du capitalisme financiarisé, qu’il s’agisse de la montée en flèche des inégalités, du démantèlement de la puissance publique comme de la corruption, ont préparé le terrain. Puis, un détonateur, sous la forme d’une coupure d’accès à un réseau, pour que la contestation jaillisse, mêlant revendications sociales et démocratiques et avec pour point commun une mise en cause massive du libéralisme et de ses chantres. Au Liban[4], l’augmentation du tarif des messageries WhatsApp a mis le feu aux poudres. Au Chili, se fut l’explosion du prix du ticket de métro. Par le passé, la hausse du prix du pain s’est trouvé au point de départ du « Printemps arabe » .

L’huile sur le feu

Pour filer la métaphore alimentaire, on constate que le coronavirus a remis de l’huile sur le feu des mouvements sociaux suspendus par l’épidémie. L’ONU recensait 135 millions de personnes dans 55 pays au bord de la famine en 2019. L’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO) indique aujourd’hui que près de 80,3 millions pourraient être victimes de sous-alimentation en cas de récession mondiale de 10 %. De fait de la crise économique, bientôt, des millions de personnes mues par un besoin vital (se nourrir) seront confrontées à une nouvelle impasse : celle d’un modèle et ses partisans (l’agro-industrie globalisée) incapables d’y répondre. Vient ainsi l’heure où les individus n’ont plus rien à perdre sinon leur propre vie. Et la peur de mourir de faim de surpasser celle du virus.

Au Liban, les contestations reprennent, sur fond de famine et de quête de dignité. Quelques mois avant l’épidémie de COVID-19, la Banque mondiale avait prédit que la proportion de la population libanaise vivant en dessous du seuil de pauvreté passerait de 30% à 50% en 2020.[5] Dans un pays où 45 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, le confinement s’est avéré insoutenable. Le ministre des affaires sociales, Ramzi Moucharafieh, a reconnu que plus de 70 % des Libanais auraient besoin d’une aide financière.[6] Sur fond de crise financière, et d’extrême pauvreté, les plus démunis sont étranglés par des prix qui ont triplé en quelques semaines. Les aides promises à moins de 100 000 personnes s’avèrent dérisoires.

Au Chili, des affrontements ont opposé, le 18 mai, la police et les habitants d’une banlieue pauvre de Santiago du Chili, qui protestaient contre les pénuries alimentaires en période de confinement. Le gouvernement a annoncé la distribution de 2,5 millions de colis alimentaires et déployé un revenu d’urgence pour les familles pauvres à hauteur de 65 000 pesos. Soit l’équivalent de 74 euros. Insuffisant quand on sait que11,5 millions de chiliens sont endettés et que la moitié des salariés déclarés perçoivent des revenus insuffisants pour maintenir une famille au-dessus du seuil de pauvreté. « Si la société chilienne n’était pas si inégalitaire, les familles qui souffrent de la faim actuellement ne seraient pas dans cette situation », indique Rodrigo Herrera, économiste du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) au Chili.[7]

La France, prochaine concernée ?

La France n’est pas épargnée. En amont du réseau, les agriculteurs subissent déjà de longue date une crise économique et sociale sans précédent. Près de 20 % des agriculteurs français ont déclaré un revenu nul, voire un déficit de leur exploitation en 2017. Et sur 100 euros de dépenses alimentaires, seuls 6,5 euros reviennent au producteur.[8] Un agriculteur se suicide tous les jours.

A l’autre bout de la chaîne, d’autres précaires subissent autant. En Seine-Saint-Denis, département qui subit toutes les inégalités et concentre tous les aspects d’une importante précarité – taux de chômage élevé, faibles revenus, logements insalubres – 15 000 à 20 000 personnes risquent d’avoir du mal à se nourrir. Le préfet du département a dit craindre des « émeutes de la faim ». Les prix des produits alimentaires augmentent déjà.[9] Les prix des produits frais bondissent de +4,7 % de mars 2019 à mars 2020 et de +18,1 % d’avril 2019 à avril 2020. Tandis que la crise économique risque de faire basculer de plus en plus d’individus déjà vulnérables dans une grande précarité. Plus d’un million de personnes ont grossi les rangs des chômeurs depuis janvier. Autant de gens amenés à subir une impasse concrète : privés de revenus, et bientôt privés de repas.

La bifurcation écologique est commencée

La bifurcation écologique est commencée. Avec le réchauffement climatique, les chocs risquent de se multiplier et de menacer toujours plus la sécurité alimentaire.[10] Et le système actuel est un silo à grains complètement vide. L’UE est le symbole de l’absurde en la matière. Elle dispose de 43 jours de stocks pour la consommation de céréales, contre 90 jours de pétrole et de gaz.[11]

Cette pandémie fait la démonstration du bien-fondé des analyses de l’Ere du peuple. Les réseaux stratégiques qui permettent de satisfaire nos besoins essentiels doivent être protégés. Chaque nation de recouvrer sa souveraineté, notamment en matière agricole et alimentaire. Les volumes disponibles tout comme les prix ne doivent plus dépendre des fluctuations du marché. Ils doivent être fermement encadrés. Des méthodes salutaires par le passé doivent être remises au goût du jour. A la Libération, le mécanisme de coefficient multiplicateur a été instauré afin de protéger les consommateurs et les paysans de pratiques abusives pratiquées par les intermédiaires. L’objectif était d’empêcher les spéculateurs de déclencher des crises, comme cela fut le cas dans les années 1930. Les représentants de la grande distribution ont obtenu, en 1986, la suppression de ce coefficient. Il a été réintroduit en 2005, mais limité aux seuls fruits et légumes périssables.

Les enjeux agricoles et alimentaires confirment un double impératif : garantir l’accès aux réseaux qui permettent de reproduire notre existence matérielle autant que les conditions de la survie collective par une réduction de notre empreinte délétère sur le vivant. Tel est le sens de l’écologie populaire. Face au chaos, le retour de l’État est la clé de toute planification vers cet horizon.


[1] https://twitter.com/Aya_Majzoub/status/1251114598863982599

[2] Brochure « L’engrenage » publiée en mai 2020.

[3] « L’ère des révolutions citoyennes (épisode 2) », Le blog de Jean-Luc Mélenchon, 27 octobre 2019

[4] « Révolution citoyenne au Liban », Le blog de Jean-Luc Mélenchon, 27 octobre 2019

[5] Communiqué de presse de la Banque mondiale, « Lebanon is in the Midst of Economic, Financial and Social Hardship, Situation Could Get worse », 6 novembre 2019

[6] « Lebanon’s Protests are Far from Over », Aya Majzoub, Human Rights Watch, 27 avril 2020.

[7] « Au Chili, le coronavirus progresse et alimente la colère sociale », Le Monde, 23 mai 2020

[8] Rapport 2019 au Parlement de l’Observatoire des prix et des marges des produits alimentaires

[9] Note de l’INSEE parue le 30 avril 2020 https://www.insee.fr/fr/statistiques/4484333#consulter

[10] « What a Week’s Disasters Tell Us About Climate and the Pandemic », Ney York Times, 23 mai 2020.

[11] « Les stocks agricoles s’apprêtent à redevenir d’actualité », euractiv, 26 mai 2020.

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