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Être femme et militante en 2021 : panorama d’une répression mondiale

Le 8 mars est la journée internationale des droits des femmes. Cette journée a été initiée par la militante féministe et marxiste allemande qui a vécu en France, Clara Zetkin en 1910. Elle a été proposée il y a maintenant 111 ans dans le cadre de la Première conférence internationale des femmes socialistes en écho aux mobilisations des travailleuses étasuniennes entre 1909 et 1910. Cette journée est intrinsèquement liée au socialisme, aux luttes en vue de nouveaux conquis sociaux (le droit de vote d'abord, d'autres revendications comme l'avortement, la parité ou l'égalité de fait par la suite), en définitive à l'émancipation. À l'occasion de cette journée, Le Monde en Commun vous propose un article inédit : un tour d'horizon des femmes emprisonnées ou victimes de la répression pour leurs idées, leurs luttes afin de mettre en lumière leurs combats.

Cet article a été rédigé par Sophia Chikirou, directrice de la publication du Monde en Commun et Marion Beauvalet à l'occasion de la journée internationale pour les droits des femmes

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« Quand les femmes entrent en lutte, c’est que la lutte devient une des formes de la survie, gare au pouvoir qui a les femmes contre lui », analysait Jean-Luc Mélenchon en 2019 dans un entretien donné sur la chaîne YouTube d’Hérodote.

Le phénomène est mondial : les femmes, quel que soit le degré de développement démocratique de leur pays, sont en mouvement. Elles se soulèvent contre les violences qu’elles subissent, elles prennent leur part, souvent en tête, dans les mouvements populaires, elles s’expriment et défendent leurs idées.

La révolution féministe est en train de se dérouler dans tous les pays : les femmes affirment leur citoyenneté et se battent pour leur émancipation.

Cet article est d’autant plus nécessaire que, si les hommes subissent également la répression ainsi que la maltraitance de la part de régimes autoritaires, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme avait indiqué lors d’un débat en juillet 2020 que, la part des femmes emprisonnée augmentait beaucoup plus vite que celle des hommes.

La répression contre les femmes est animée d’un ressort sexiste : le droit à la politique et à la contestation sont, pour les tenants du patriarcat, l’apanage des hommes. Une femme qui se mobilise a des chances d’être condamnée pour deux choses : d’une part, pour sa transgression de l’ordre patriarcal (puisqu’elle est sortie de la sphère privée en voulant s’occuper de choses politiques) et pour son militantisme. Elles subissent une sorte de double peine, soit officiellement (par la lourdeur de la peine prononcée par les autorités) soit de façon officieuse (notamment en n’agissant pas contre les viols qui ont lieu en prison).

« À l’échelle mondiale, les femmes représentent entre 2 et 10% de la population carcérale, mais leur nombre augmente rapidement – plus rapidement que l’augmentation du nombre de détenus de sexe masculin », a déclaré Georgette Gagnon, Cheffe des opérations sur le terrain et de la coopération technique au HCDH.

« De nombreuses femmes détenues subissent des traitements inhumains et dégradants lors de leur arrestation, de leur interrogatoire et de leur garde à vue, notamment des fouilles corporelles invasives ; des viols et menaces de viol ; des ‘tests de virginité’ ; et d’autres actes, insultes et humiliations de nature sexuelle », a-t-elle ajouté.

Onu Info (16 juillet 2020)

Dans cette optique, le rapport 2020 de Reporter Sans Frontières indiquait que : « Le nombre de femmes journalistes en détention est en augmentation de 35 % : fin 2020, 42 d’entre elles sont privées de liberté, contre 31 il y a un an. Les nouvelles détenues sont principalement originaires du Belarus – qui connaît une répression sans précédent depuis l’élection présidentielle controversée du 9 août 2020 -, d’Iran et de Chine, où la répression s’est renforcée avec la crise sanitaire. Parmi ces femmes journalistes nouvellement détenues, la lauréate du Prix RSF de la liberté de la presse 2019,  la journaliste vietnamienne  Pham Doan Trang ».

Cet article a ainsi vocation à mettre en lumière ce que la répression des femmes a de spécifique, notamment dans les traitements qu’elles subissent. Par exemple, Loujain Al-Hathloul, militante féministe et figure médiatique saoudienne a été arrêtée en 2014 pour avoir tenté de traverser en voiture une frontière. Cet acte lui a valu 73 jours de détention. Elle militait également pour abolir le système de tutelle masculine. Elle a de nouveau été arrêtée. Plusieurs de ses proches ont rapidement dénoncé les traitements qu’elle subissait, la torture et le harcèlement sexuel en premier lieu. Une des conditions de sa libération était de démentir ces accusations de torture et de sévices sexuels. Elle a refusé.

Condamnée à cinq ans et huit mois de prison, elle a finalement été libérée en février 2021, sans pour autant pouvoir quitter l’Arabie saoudite depuis. Sa sœur qui s’était fait la porte-parole de ses conditions de détention ainsi que de ses combats a précisé que sa libération ne changeait rien aux droits des femmes en Arabie saoudite.

Le 14 mars 2018, la militante féministe Marielle Franco était assassinée. Elle s’était engagée en 2006 au sein du Parti socialisme et libertés. Elle devient rapidement conseillère parlementaire du député Marcelo Freixo et devient conseillère à la chambre municipale de Rio de Janeiro en 2016. Accès à l’avortement, ouverture des crèches de nuit, elle a également critiqué la violence de la police dans les favelas.

Des manifestations ont eu lieu dans tout le Brésil après qu’une conseillère municipale populaire de Rio et son chauffeur aient été abattus par deux hommes dans ce qui semble être un assassinat ciblé.

Marielle Franco, 38 ans, était une politicienne novatrice qui était devenue la voix des personnes défavorisées dans les favelas grouillantes qui abritent près d’un quart de la population de Rio de Janeiro, où la misère, la brutalité policière et les fusillades avec les gangs de drogue sont monnaie courante.

Richard Nunes, le chef de la sécurité publique de Rio, a déclaré qu’il y aurait une « enquête complète » sur ces décès, qui sont survenus malgré la prise en charge par les militaires du maintien de l’ordre dans la ville le mois dernier après une flambée de violence.

Deux fonctionnaires de police ont déclaré à l’Associated Press que deux hommes dans une voiture ont tiré neuf coups de feu sur le véhicule transportant Franco et son chauffeur, Anderson Pedro Gomes, dans la nuit de mercredi à dimanche. Un attaché de presse sur le siège arrière a été blessé, mais a survécu, ont déclaré les fonctionnaires. Les deux responsables ont déclaré qu’il semble que Franco ait été visé.

The Guardian, Des manifestations dans le Brésil après la mort d’une conseillère de Rio

Elle est abattue avec son chauffeur le 14 mars 2018. Human Right Watch impute ce meurtre politique à « l’impunité à Rio de Janeiro ».  Ce meurtre donne lieu à un fort retentissement international et des manifestations en hommage se déclenchent dans une dizaine de villes au Brésil. Son assassinat est imputé à trois hommes politiques brésiliens, membres du Mouvement démocratique brésilien : ses prises de position et son désir de réformer était perçu comme une menace par des milices qui contrôlaient le partage des espaces dans les favelas. La presse brésilienne rapport que son assassinat n’est pas soudain, il avait été planifié une année en amont. Depuis, une plaque qui lui rend hommage a été endommagée par un député du parti proche de Jair Bolsonaro et des associations ont rapporté que le président a tenté d’entraver la poursuite de l’enquête.

En 2021, la justice n’a toujours pas été faite concernant ce meurtre et les militantes féministes demandent toujours que la justice et un réel hommage soit rendu à Marielle Franco.

Le 17 janvier 2021, deux femmes juges étaient abattues à Kaboul. En décembre 2020, c’était la journaliste et militante Malalai Maiwand qui était assassinée dans la rue, avec son chauffeur. En Afghanistan, les libertés comme celles de la presse ou les droits des femmes sont menacées fréquemment. La chute des talibans, au pouvoir entre 1996 et 2001 avait suscité un grand espoir pour les femmes afghanes. En dépit d’une amélioration temporaire, leur situation s’est dégradée ces dernières années.

En Birmanie, les observateurs des quatre coins de la planète rapportent la place prépondérante des femmes dans le mouvement social d’ampleur qui s’est déclenché après le coup d’État militaire qui a notamment donné lieu à l’emprisonnement de la Nobel de la paix Aung San Suu Kyi. Le New-York Times titrait : « She Is a Hero : dans les manifestations du Myanmar, les femmes sont en première ligne », soulignant la place centrale des femmes dans des manifestations de plus en plus sanglantes jusqu’à qualifier leur position d’« avant-garde ».

« Malgré les risques, les femmes ont été à l’avant-garde du mouvement de protestation au Myanmar, envoyant un puissant reproche aux généraux qui ont évincé une femme chef civil et réimposé un ordre patriarcal qui a supprimé les femmes pendant un demi-siècle.

Par centaines de milliers, les femmes se sont rassemblées pour des marches quotidiennes, représentant les syndicats en grève des enseignants, des travailleurs de l’habillement et des travailleurs médicaux – tous des secteurs dominés par les femmes. Les plus jeunes sont souvent en première ligne, où les forces de sécurité semblent les avoir identifiées. Deux jeunes femmes ont été abattues d’une balle dans la tête mercredi et une autre près du cœur, trois balles mettant fin à leur vie. »

Article du New-York Times

Une des victimes, Kyal Sin âgée d’à peine 19 ans est en passe de devenir le symbole du mouvement et de la brutalité de la répression. Le mercredi 3 mars 2021, elle a reçu des balles dans la tête lors d’un rassemblement pro-démocratie. Abattue alors qu’elle portait un tee-shirt arborant « everything will be ok » ou  « tout ira bien ».

Plusieurs milliers de personnes se sont réunies à son enterrement.

Au Maroc, nous vous avons rapporté en ce lundi 8 mars 2021 la condamnation à deux mois de prison avec sursis ainsi qu’une amende d’une institutrice pour avoir apporté son soutien au hirak. De même, à la fin du mois de janvier, une enseignante, Dalila Touat, était condamnée en Algérie à 18 ans de prison. Son engagement consiste à donner la parole aux chômeurs. Pour cela, elle est accusée par le pouvoir algérien d’« outrage à des fonctionnaires et institutions de l’Etat », « diffamation » et « publications portant atteinte à l’ordre public ».

En Égypte, cela fait plus d’un an que Solafa Magdy est emprisonnée et subit de mauvais traitements. La raison de cette détention ? La journaliste a évoqué les dérives autoritaires du pouvoir. Elle est accusée d’« adhésion à un groupe terroriste » et ses proches n’ont que très peu de nouvelles d’elle. Amnesty International milite pour sa remise en liberté.

En Europe, les femmes subissent également répression et violences : les campagnes Me too et les manifestations massives de femmes contre les violences montrent que la situation est encore loin d’être bonne. En Pologne, la quasi-disparition du droit à l’IVG ne passe pas : les femmes sont les premières à se mobiliser dans un pays où les conservateurs dominent depuis des décennies. En France, les femmes ont décidé de « ne plus rien laisser passer » : une insulte sexiste a valu à un député de la majorité présidentielle une plainte et une condamnation. Les femmes politiques insoumises ont lancé un groupe « La Bande » pour dénoncer l’invisibilisation des femmes dans les médias et pour prévenir que la campagne de 2022 sera féministe.

Les femmes sont particulièrement visibles dans les mouvements en cours, aux quatre coins de la planète, en Birmanie, en Amérique latine, en Inde ou en Arabie saoudite. Qu’elles soient élues, journalistes, militantes, ouvrières, femmes victimes de violences, elles participent désormais d’un mouvement féministe, concret, que les mots « Liberté, Egalité, Sororité » résument bien.

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