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Pour l’écrivain Abdourahman Waberi, Djibouti est étouffée par le militarisme international et la dictature locale

Abdourahman A. Waberi est né en 1965 dans l’actuelle République de Djibouti. Il vit entre Paris et les États-Unis où il enseigne les littératures française et francophone et la création littéraire à George Washington University à Washington DC. Poète, romancier, scénariste et essayiste, cet infatigable passeur est l’auteur, entre autres, du roman panafricain Aux Etats-Unis d’Afrique (J.-C. Lattès, 2006) et de la réflexion sur le génocide des Tutsis (Moisson de crânes, Le Serpent à plumes, 2000). En 2015 il a publié La Divine Chanson (Editions Zulma, prix Louis-Gilloux 2015), un roman amoureux en hommage au musicien africain-américain Gil Scott-Heron. En 2019, son roman Pourquoi tu danses quand tu marches ? (JC Lattès) a été finaliste du prix Théophraste Renaudot. En octobre 2020, il a produit sa première émission radiophonique (Looking for Mamadou Konté) sur l’inventaire de la world music de langue française pour France Culture. Interdit de séjour à Djibouti, Abdourahman Waberi se bat pour la dignité humaine en Afrique et dans le monde.

Cet article est une contribution de Abdourahman A. Waberi qui nous fait l'honneur d'un texte inédit sur Djibouti, un État qui vient de réélire son président avec plus de 98% des scrutins. Le militant de la dignité humaine revient sur la situation préoccupante du pays dans lequel il est interdit de séjour...

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On attribue à Frantz Fanon cette description incisive : « l’Afrique à la forme d’un révolver dont la gâchette est placée au Zaïre ». Je pourrais, en filant la métaphore, ajouter que le canon est situé au cœur de la Corne de l’Afrique : à Djibouti. En France, du temps de la conscription, tout le monde connaissait l’ancien TFAI (Territoire Français des Afars et des Issas). Les militaires vénéraient son paysage rugueux, idéal pour les exercices d’aguerrissement ; les poètes, inspirés à la fois par Arthur Rimbaud et Haroun Tazieff, son vertige géologique. Adolescent, je n’étais pas peu sensible à l’intérêt porté au pays mien qui est aussi un petit écrin de 23.200 km2, peuplé d’environ un million d’habitants[1].

Arrivée sans carte d’invitation fin XIXème siècle, la France a, en décembre 1975, au plus fort de la pression indépendantiste, ‘’reconnu la vocation de Djibouti à l’indépendance’’. Nombreux sont ceux qui souviennent encore de la voix inimitable de Valéry Giscard d’Estaing proclamant ces mots. Et voilà comment l’ex-TFAI est devenu la République de Djibouti le 27 juin 1977, sous la présidence de Hassan Gouled Aptidon, un maquignon de la politique coloniale. J’avais 12 ans, l’âge des angoisses métaphysiques. Mon enfance a été rythmé par les coups d’éclats des indépendantistes (mes héros, dont certains étaient de ma propre famille !) et les actions punitives de la Légion étrangère.

Vous avez compris que la République de Djibouti est située sur la rive africaine de la Mer Rouge, à l’entrée sud de cette importante voie d’eau qui passe par le Canal de Suez, en Égypte. Vous savez à présent que ce minuscule état est niché entre l’Éthiopie et ses plus de 110 millions d’habitants, la Somalie en reconstruction et ses plus de 15 millions d’âmes et l’Érythrée avec ses plus de 6 millions d’habitants. Sur la carte, Djibouti est repérable à l’est de l’Éthiopie, au nord-ouest de la Somalie et au sud de l’Érythrée. Un œil de cyclone, disent les amateurs de romans d’espionnage !

Avec ces trois États dont les liens avec lui sont multiples (humains, culturels, économiques…), mon pays constitue un premier ensemble géopolitique dans la Corne de l’Afrique. Élargissez cet ensemble au Soudan, au Sud-Soudan, au Kenya et à l’Ouganda, et vous obtenez une plus grande configuration géopolitique qui s’est d’ailleurs constituée en une organisation régionale dénommée Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD en anglais). Un coup d’œil sur l’espace au-delà de l’IGAD, vers l’est, le centre et le nord de l’Afrique, ou encore vers la rive arabe de la Mer Rouge, conforte en vous le sentiment d’un pays certes de taille modeste mais géopolitiquement non-négligeable.

Si vous ne relâchez pas l’attention, vous constatez que Djibouti revêt une dimension stratégique singulière grâce à certains facteurs valorisants. Le pays est adossé à un vaste hinterland prometteur dont l’Éthiopie n’est pas le moindre élément. Il contrôle, avec le Yémen, le détroit de Bab-el-Mandab dont la largeur minimale est de 30 km et par où transite 10% du commerce mondial[2]. Près de 19000 navires l’ont emprunté en 2020. Le Bab-el-Mandab donne sur l’entrée du Golfe d’Aden et de l’Océan indien. Non loin, deux autres golfes, celui d’Oman et son homologue arabo-persique, reliés par un autre détroit, Ormuz, s’activent, fiers de leurs abondants hydrocarbures et de leur demande intérieure à haut pouvoir d’achat.

Vous comprenez maintenant pourquoi tant de puissances internationales ont installé à Djibouti des bases militaires. Après la France, puissance coloniale restée influente, y ont pris pied les États-Unis d’Amérique en 2002, suivis du Japon en 2011, puis de l’Italie en 2012. Dernière arrivée, droite sur sa route de la soie, la Chine a obtenu sa base en 2017. N‘oublions pas de la liste l’opération anti-piraterie Atalante de l’Union européenne qui est en place depuis 2008, ou encore les soldats allemands, espagnols et hollandais à qui le sol djiboutien n’est pas inconnu. Pour le Japon et la Chine, il s’agit de leur première base à l’étranger, tandis que celle des États-Unis est leur seule implantation militaire permanente en Afrique. Ces bases sont autant de sources de loyers et autres dépenses sur le marché local (locations de logements, achats dans le commerce, etc.). Le montant total annuel de la rente des bases varie selon les sources, signe d’une transparence insuffisante, mais il n’est pas inférieur à 128 millions de dollars[3], soit plus de 15% du budget de l’État.

On l’imagine, une telle position stratégique de Djibouti n’attire pas que des bases militaires. Elle retient aussi l’attention de certains opérateurs économiques. Ainsi, séduit par les perspectives portuaires du pays, devenu le principal corridor du trafic éthiopien depuis la guerre éthio-érythréenne de 1998, Dubaï Ports International rebaptisé Dubaï Ports World a noué des liens privilégiés avec le dictateur du coin, Ismail Omar Guelleh. L’opérateur émirati s’est vu confier, en 2000, la gestion de l’unique port et du non moins unique aéroport internationaux du pays. De ce partenariat, deux nouveaux ports sont nés, sur le site de Doraleh, à la périphérie de la capitale, Djibouti-ville : un terminal à conteneurs et un terminal pétrolier. Un dry port aussi, plus près du vieux port de Djibouti, aux abords du palais présidentiel. A succédé un autre partenariat privilégié, cette fois avec la Chine qui s’est montrée généreuse en prêts non-concessionnels à l’État. Des aménagements portuaires dont un port polyvalent à Doraleh pour remplacer le vieux port, la reconstruction de la portion djiboutienne du chemin de fer reliant la capitale à son homologue éthiopienne, Addis-Abeba, et une adduction d’eau potable depuis le territoire éthiopien, sont les principaux projets qui ont vu le jour avec la manne chinoise.

Assez de chiffres, assez de graphiques ! Quid alors de la vie des Djiboutiens ? Commençons par le commencement : la pratique du pouvoir d’État, laquelle préside à tout le reste. Depuis son indépendance de 1977, Djibouti n’a connu que deux présidents parents, Hassan Gouled Aptidon et Ismail Omar Guelleh. C’est en mai 1999 que celui-ci a succédé à celui-là[4], son oncle et mentor. Guelleh était le chef de cabinet de Gouled qui l’avait chargé de la sécurité nationale dès les lendemains de l’indépendance. Le pouvoir d’État est ainsi passé d’un oncle vieillissant à son neveu sécurocrate, ancien policier de l’administration coloniale. Cela vous dit quelque chose ? En tout cas, si, dans le discours, le régime politique djiboutien se réclame des valeurs et principes de la démocratie, du moins depuis la constitution du 15 septembre 1992, il n’est pas démocratique dans les faits. De 1977 à 1992, règne le système du parti unique dans les textes comme dans la pratique et, depuis 1992, cette situation continue dans les faits. Résultat (entre bien d’autres choses) : les élections n’ont jamais été libres, ni démocratiques. Pas plus que le scrutin de la succession du 9 avril 1999 et tous les autres, l’élection présidentielle du 9 avril 2021 n’a point répondu aux standards démocratiques de base. Cette fois encore, l’opposition boycottant le scrutin, Guelleh n’a même pas pu susciter des candidatures alibi, exception faite de celle d’un illustre inconnu que l’opinion publique a identifié comme un des membres de sa famille élargie. Il était donc face à lui-même et s’est fait proclamer vainqueur avec un score de 97,44%. Sans risque de se faire épingler par des médias indépendants puisqu’il n’en n’existe tout simplement pas au pays. Au classement 2020 de Reporters Sans Frontières, Djibouti a le rang peu glorieux de 176/180.

Pourtant, à 73 ans passés (son âge officiel) et en petite forme, après 22 ans de pouvoir sans partage, précédés de longues années d’influence notoire à l’ombre de son parent et prédécesseur, il aurait pu organiser une alternance démocratique pacifique. Il lui aurait suffi de respecter la constitution et ses propres engagements répétés d’ouverture démocratique. Plus concrètement, il aurait pu faire cesser les atteintes récurrentes aux droits humains et libertés publiques et mettre en place la commission électorale nationale indépendante paritaire (gouvernement-opposition) prévue par l’accord-cadre signé avec l’opposition le 30 décembre 2014. D’autant qu’un tel organisme est également prévu par la Charte africaine sur la démocratie, les élections et la gouvernance, signée et ratifiée par Djibouti et ayant de ce fait valeur constitutionnelle. L’élection se serait alors déroulée dans la transparence et la confiance pour départager de vrais candidats avec de vrais projets. Il a fait le choix d’une 5ème mascarade électorale et d’un 5ème mandat illégitime. Sa volonté de présidence à vie, est patente. Elle rassemble, trait pour trait, à celle d’Idriss Déby, soutenu par des lobbys militaristes.

Peut-il, au moins, mettre en avant un bilan globalement positif en termes de services à la population, lui qui, à chaque fin de mandat présidentiel, invoque un prétendu appel populaire à rester aux rênes ? La réponse est un non franc et massif, que ce soit sur le terrain ou dans les indicateurs officiels, notamment internationaux. Le chômage est massif qui frappe 60,5%[5] des 15-34 ans. La pauvreté ne l’est pas moins qui est passée de 41.1 % en 1996 à 79.4 % en 2012[6]. L’accès à l’eau courante et l’abonnement à l’électricité n’excèdent pas respectivement 40,6% et 57% des ménages[7]. Au plan éducatif, les murs se sont multipliés, tirant les inscriptions scolaires vers le haut, mais le mouvement ne s’est pas accompagné d’un saut qualitatif des apprentissages. Dans les structures sanitaires, le déficit de qualité est tel que la mort ne s’y morfond pas. Parmi ses alliés, la malnutrition, l’insalubrité urbaine et sa flopée de maladies (malaria, diarrhées cholériformes, fièvre chikungunya, etc.), le khat et ses effets nocifs, une eau potable qui ne l’est plus…ou encore la pandémie Covid-19. L’indice de développement humain (IDH), publié chaque année par les Nations-Unies, ne contredit pas cette situation : le pays est classé 171/189 pour 2018.

Alors, rareté de ressources ou problème de redistribution ? En août 2006, dans un rapport sur le pays, la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH) relevait à juste titre : ‘’ Djibouti est un pays riche mais les Djiboutiens sont pauvres[8]’’. La redistribution des richesses n’intéresse pas Ismail Omar Guelleh qui lui préfère la gouvernance par la misère et le coup de force. Sa mainmise sur les ressources du pays n’a d’égal que son contrôle absolu sur le pouvoir d’État. Il a tant accaparé l’État de Djibouti et ses ressources qu’il en a fait un État néo-patrimonial, comme l’observe à son tour Sonia Le Gouriellec[9]. En 2004 déjà, une note de la mission diplomatique des États-Unis d’Amérique décrivait l’État de Djibouti : ‘’Djibouti est moins un pays qu’une Cité-État commerciale contrôlée par un homme, Ismail Omar Guelleh’’[10]. La corruption y règne[11]. Il n’est donc point étonnant que cet autocrate qui capte jusqu’aux dépenses locales des étrangers, soit devenu l’un des présidents les plus riches d’Afrique. Signe de richesse parmi tant d’autres, lorsqu’il est de passage en France, il séjourne au 91 Avenue Henry-Martin, dans le 16ème arrondissement de Paris, en un luxueux et spacieux appartement estimé à 8 millions d’euros. C’est une adresse connue des exilés politiques djiboutiens qui y protestent s’ils savent le dictateur présent.

Source connue d’enrichissement sans cause dans les pays mal gouvernés, l’endettement public se révèle massif à Djibouti. L’État doit à la Chine, en particulier à sa fameuse Exim Bank, pas moins d’un milliard et demi de dollars[12]  : 580 millions pour les aménagements portuaires dont le port polyvalent de Djibouti, 492 millions de dollars pour le chemin de fer, 322 millions de dollars pour l’adduction d’eau potable, etc. Soit près de 70% du Produit intérieur brut (PIB) estimé à autour de 2 milliards de dollars américains. La Banque mondiale a estimé la dette publique et garantie par l’État à 89,7% du PIB à la fin de 2017[13]. Quant au Fonds monétaire international (FMI), il a tiré la sonnette en ces termes, dans un communiqué du 19 décembre 2018[14] : ‘’La dette publique et garantie par l’État devrait se situer autour de 104 pour cent du PIB à fin 2018’’. Certains des grands projets financés par la dette chinoise, comme par exemple l’adduction d’eau potable depuis l’Éthiopie, doivent moins à leur pertinence économique qu’à des considérations inavouables de prédation. Selon des experts djiboutiens crédibles, il y a, au problème de l’eau potable, des solutions bien moins onéreuses et à moindre distance.

Ce sombre tableau laisse-t-il de marbre les puissances mondiales présentes à Djibouti ? Le contraire est difficilement perceptible dans leurs rapports avec le régime. Pour nous appuyer sur l’actualité, observons que, en février 2021, à quelques semaines de sa 5ème mascarade électorale, Guelleh a effectué une visite officielle en France. Le président Macron, si prompt à se dire attaché à la démocratie et à la jeunesse africaines, l’a reçu comme un digne et légitime chef d’État.

Que reste-t-il alors à faire, particulièrement pour les Djiboutiens, face à Guelleh ? Il y a plus d’un signe suggérant que les Djiboutiens n’entendent pas se résigner au sort que leur infligent cet homme et ses affidés. Dans leur grande majorité souffrante, ils savent que le salut est entre leurs mains. Ils savent qu’un sursaut national s’impose pour y parvenir. Reste à franchir le pas de l’action concertée. Pour ce faire, les leçons d’expérience sont utiles. Les résistants ne manquent pas que la lutte a instruits. Ce sont autant de voix crédibles à écouter avec esprit de suite. ‘’L’espérance ne meurt pas, ne peut pas mourir’’. Ces mots, si simples et si profonds à la fois, j’apprends que, dans nos masures de Djibouti-ville et des régions intérieures, ils demeurent de moins en moins au stade des murmures… C’est une donnée que les puissants de ce monde, présents au pays, seraient bien inspirés de prendre en compte. D’autant que l’aspiration des Djiboutiens à un État pour tous et à une vie décente, n’exclut pas leurs intérêts. On peut défaire les liens mortifères entre militarisme international et népotisme local pour nouer d’autres plus solides et plus féconds. Une vraie République de Djibouti, démocratique, inclusive et prospère, est possible. Sans Guelleh, à coup sûr.


[1]En 2009, année du 2ème recensement général de la population et de l’habitat depuis l’indépendance, la population de Djibouti est estimée à 818.159 habitants. Voir www. http://www.ministere-finances.dj

[2] Cf ‘’Le Canal de Suez bloqué à cause d’un cargo échoué en travers’’. Journal le Monde, article en ligne du 24 mars 2021 (https://www.lemonde.fr/economie)

[3]https://www.researchgate.net/publication/325990239_Djibouti_et_le_commerce_des_bases_militaires_un_jeu_dangereux

[4] Hassan Gouled Aptiodn décède en novembre 2006.

[5]Cf Institut national de la statistique de Djibouti (Insd), édition 2020 de l’annuaire statistique du pays.

[6]Cf Agence djiboutienne de développement social (Adds) : https://www.adds.dj/reduction-de-la-pauvrete-a-djibouti-des-projets-cibles/

[7]Cf Insd, annuaire statistique 2019

[8]Cf https://www.fidh.org/fr/regions/afrique/djibouti/Les-defenseurs-des-droits

[9]Dans son ouvrage ‘’Djibouti, une diplomatie de géant d’un petit État’’. Paris : Presses universitaires du Septentrion, 2020, la chercheuse française pointe le phénomène connu des Djiboutiens pour le subir depuis des années. 

[10]Cf https://wikileaks.org/plusd/cables/04DJIBOUTI123_a.html

[11]En 2020, Djibouti est classé, avec une tendance toujours à la baisse, au 142ème rang sur 180 pays par l’ONG Transparency International : https://www.transparency.org/en/countries/djibouti

[12]Cf https://geopoweb.fr/?LA-DETTE-CHINOISE-DE-DJIBOUTI-Par-THIERRY-PAIRAULT

[13]http://documents1.worldbank.org/curated/en/301811541620828861/pdf/Djibouti-Debt-management-Concept-Note.pdf

[14]Cf https://www.imf.org/fr/News/Articles/2018/12/19/pr18486-djibouti-imf-staff-concludes-the-2018-article-iv-consultation-mission

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