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Coup d’État en Birmanie : la transition démocratique ne peut réussir sans l’ensemble du peuple birman

Le gouvernement d’Aung San Suu Kyi, conforté par la victoire de la Ligue Nationale pour la Démocratie aux dernières élections de novembre 2020 (LND), a été renversé par un coup d’état militaire le 1er février. Le président Win Myint, des opposants non encartés, et de nombreuses figures du gouvernement et de la LND, dont Aung San Suu Kyi, « conseillère spéciale de l’État » ont été arrêtés. Ce coup d’état est toutefois révélateur de relations de pouvoir préexistantes, dans lequelles l’armée avait gardé un rôle politique de premier plan. Il interroge l’ensemble de la stratégie de transition démocratique en Birmanie.

Cette analyse inédite a été rédigée par Arnaud Le Gall, contributeur au Monde en Commun et Édouard Richard

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Un coup d’état prévisible

         Ce coup d’état sonne d’abord comme un échec de la stratégie de l’ancienne « dame de Rangoun », prix nobel de la paix 1991, et icône de l’opposition non-violente à la junte militaire qui contrôlait le pays depuis 1962. La dirigeante de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) a été libérée en 2010, et consenti depuis à une « transition démocratique » avec les militaires. Ce choix l’a conduite à assumer l’essentiel des décisions parfois insoutenables prises depuis lors par ces derniers. Alors même que son influence était immense. La LND a gagné toutes les élections depuis 2012.  Et, bien qu’Aung San Suu Kyi n’ait pas pu devenir présidente, la junte ayant pris des dispositions constitutionnelles particulières afin de l’empêcher de devenir présidente de la République, elle devint de facto cheffe du gouvernement via son statut de conseillère spéciale de l’État.

         La victoire écrasante de la LND aux élections en novembre 2020 a précipité le coup d’état. Les résultats, pourtant validés par la commission électorale, ont immédiatement été contestés par le Parti de l’Union, de la solidarité et du développement (PUSD conservateur et nationaliste) soutenu par les militaires. La « fraude », non démontrée, a depuis servi de justification aux militaires pour fomenter puis acter leur coup de force.  Le 1er février, le commandant en chef des forces armées birmanes, le général Min Aung Hlaing, a ainsi déclaré sans rire que la souveraineté populaire avait été bafouée par ces fraudes. Puis il a déclaré l’état d’urgence. Ce dernier prévoit le transfert de tous les pouvoirs aux commandant en chef des forces armées birmanes, comme prévu à l’article 418 de la Constitution birmane. Le coup d’état se veut donc constitutionnel et dans le cadre de l’état de droit. Les motifs d’arrestation et d’accusation portés contre Aung San Suu Kyi sont volontairement flous. On retrouve, comme en Thaïlande, l’utilisation de la pandémie à des fins politiques. Mais la principale raison de sa détention est justifiée par… la détention illégale de talkies walkies, passible de trois ans de prison en Birmanie.  

Le pari raté d’Aung San Suu Kyi

         La première faiblesse de la stratégie de transition à laquelle s’est résolue Aung San Suu Kyi réside dans le maintien de la constitution de 2008. Cette dernière maintient les militaires au centre du jeu politique. Avant même le coup d’État ils gardaient une minorité de blocage au Parlement avec 25% des membres non élus et directement nommés par eux, et bloquent de facto toute réforme constitutionnelle. Ils détenaient trois ministères stratégiques : le tentaculaire ministère de l’intérieur, la défense et les affaires frontalières. Enfin, comme en Égypte par exemple, l’armée est restée un acteur économique de premier plan. Via la Myanmar Economic Holding Public Company Ltd (MEHL), elle est présente dans chaque pan de l’économie.

         Peut-on pour autant résumer la situation à un simple bras de fer entre ASSK et une caste militaire cherchant à protéger ses intérêts ? De fait, la séquence politique ouverte en 2010 avec la libération d’Aung San Suu Kyi a été le fruit d’une collaboration entre les élites civiles et militaires. En acceptant de gouverner avec des militaires, Aung San Suu Kyi visait une réconciliation nationale. Elle les a de fait considérés comme des partenaires essentiels pour la démocratisation. Les militaires avaient tout autant intérêt à cette formule. Elle leur permettait d’asseoir leur légitimité, de protéger leurs intérêts économiques, et in fine de conserver l’essentiel du pouvoir avec une constitution taillée sur mesure pour eux. Dans la pratique du pouvoir, les élites issues de la société civile et de la LND et  celles issues de la junte, ont formé une dyarchie.

La collaboration du pouvoir civil avec les militaires a conduit au dévoiement de la supposée « transition démocratique ». L’inaction, le silence et même parfois l’acceptation et le soutien d’Aung San Suu Kyi aux actions les plus inacceptables entreprises par le pouvoir militaire lui a amené de nombreuses condamnations, la déchéance de son statut de défenseure des droits humains à l’international et le retrait de certains prix qui lui avaient été attribués – comme le prix d’Ambassadrice de Conscience d’Amnesty International. L’approbation par Aun San Suu Kyi, sur fond de nationalisme à fondement religieux bouddhiste, du nettoyage ethnique qui a provoqué la fuite de 700 000 Rohingyas hors de Birmanie, aura été sa pire faute. Son soutien à l’inacceptable aura été officialisé aux yeux du monde en décembre 2019 et sa plaidoirie en défense de l’action de son gouvernement, accusé de nettoyage ethnique, devant la Cour Internationale de Justice, à la Haye.

L’exercice du pouvoir d’Aung San Suu Kyi aura également été marqué par la répression des mouvements sociaux, des mobilisations étudiantes etc.

Un appel à la désobéissance civile

En dépit de ces fautes, Aung San Suu Kyi garde un aura importante au sein du peuple birman. Derrière les portraits de « Daw Aung San Suu Kyi » relayés par moult agences de presse, se cache un peuple en colère depuis le coup d’Etat. De fait, en dépit des compromissions de la LND, la situation ne peut qu’être pire pour beaucoup de birman (à l’exception peut-être des Rohingyas qui ont déjà tout perdu ou presque).  Une résistance non-violente analogue à celle des années précédant la libération d’Aung San Suu Kyi s’est immédiatement organisée, malgré le blocage sporadique d’internet. De nombreuses manifestations ont eu lieu, réunissant jusquà 200 000 personnes à Rangoun, l’ancienne capitale.

Les soignants, en première ligne face à l’épidémie de COVID-19, se sont mis en retrait.  Les étudiants, les classes populaires et moyennes urbaines se sont également mobilisées. En réponse les militaires ont levé de nombreuses restrictions sanitaire impopulaires, tout en travaillant à une nouvelle loi sur la cybersécurité afin de s’assurer un plus grand contrôle des réseaux sociaux.

https://twitter.com/abfsu_cec/status/1358328888536018944https://twitter.com/JeromeTaylor/status/1356847502205444096

         Reste que cette mobilisation se caractérise par un degré d’auto-organisation supérieur au passé. Les manifestants, notamment les plus jeunes, sont inspirés par les mobilisations citoyennes, notamment en Thaïlande voisine et en Inde. En témoigne la reprise de la gestuelle symbolique des trois doigts levés des manifestants thaïlandais. Les relais et références aux autres mouvements qui secouent la région sont légion. Les mots-dièse partagés, comme beaucoup de slogans sur les pancartes, sont écrits en anglais #NoMoreCoup (plus jamais de coup d’état) ou #WhatsHappeningInMyanmar (que se passe-t-il en Birmanie), afin de sensibiliser au maximum. Certains mouvements, activistes et politiques, qui ne voyaient pas d’avenir à la LND avant même le coup d’état, se mobilisent et mobilisent massivement.

          Ce mouvement est aussi force de propositions. On demande ici et là l’abrogation de la constitution de 2008, l’avènement d’un véritable fédéralisme qui garantisse l’égalité entre les différentes composantes du peuple birman et la fin des persécutions et de la guerre civile aux frontières. Elle institue, de nouveau, un peuple uni devant comme acteur politique. Derrière le son des casseroles et des klaxons où se cachent tant d’histoires singulières, on dit non à la dictature militaire mais aussi à toute forme de répression. Quel que soit l’avenir de ce mouvement, il témoigne d’une conscience que la transition démocratique ne peut réussir sans l’ensemble du peuple birman, dans toute sa diversité.

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