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Côte d’Ivoire : retour sur le coup de force d’Alassane Ouattara

La Côte d’Ivoire va-t-elle s’enfoncer à nouveau dans le chaos ? La question se pose, après la mascarade qu’a été le scrutin présidentiel du 31 octobre. Au terme d’une opération électorale boycottée par une opposition brimée, le président sortant Alassane Ouattara a été désigné vainqueur avec 94 % des suffrages exprimés. La situation n’est pas sans rappeler les pires heures de l’Histoire de la Côte d’Ivoire, qui a connu deux crises politiques majeures depuis le début des années 2000. Le Monde en Commun vous propose une analyse inédite de ce scrutin qui n'est pas sns rappeler des heures terribles de la Côté d'Ivoire...

Cette analyse inédite a été rédigée par Patrice Finel qui est membre du groupe Afrique de la France Insoumise et de Arnaud Le Gall, membre de l'équipe du Monde en commun.

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En 2011, Alassane Ouattara avait été installé Président de la République de Côte d’Ivoire dans des conditions controversées, bénéficiant non seulement de l’appui des milices du nord, avec à leur tête Guillaume Soro, mais aussi de la « communauté internationale » avec à sa tête la France. Au terme des élections présidentielles de 2010 controversées, la France, au lieu de se poser en médiateur, avait donc pris fait et cause pour un camp, favorisant une quasi-guerre civile qui a fait officiellement 3248 morts.

Ouattara, faux nez du démocrate, vrai visage du libéralisme autoritaire

Le profil de Ouattara, ancien haut-fonctionnaire du Fonds Monétaire International ayant appliqué sans sourciller les plans d’ajustement structurels qui ont étranglé de nombreux pays d’Afrique dans les années 90, avait été présenté par ses soutiens internationaux comme garant du renforcement de la démocratie, en vertu de la fable selon laquelle libéralisme économique et démocratie iraient nécessairement de pair…

Conscients que la crise politique était mauvaise pour les affaires, ses principaux soutiens, notamment quelques multinationales françaises et leurs représentants politiques, pensaient surtout qu’il pourrait assurer la stabilité du pays, quelles qu’en soient les méthodes.

La dérive autoritaire qui s’est ensuivie de la part d’Alassane Ouattara a pourtant empêché toute réconciliation nationale. La Commission vérité et réconciliation mise en place n’a pas permis de refermer les blessures du passé. Ouattara est allé à l’encontre de ses recommandations, en faisant notamment appliquer une justice des vainqueurs contre Laurent Gbagbo, ancien président et principal adversaire de l’élection de 2010, inculpé devant la cour pénale internationale (CPI), puis finalement acquitté.

Sur le plan économique la Côte d’Ivoire a connu sous les deux mandats de Ouattara  – réélu en 2015 – une croissance sans prospérité, marquée par une bulle économique profitant à une infime minorité au détriment de la majorité de la population. La corruption, le chômage de masse de la jeunesse, l’augmentation des inégalités ont largement contribué à la dégradation du climat, à l’augmentation des tensions et à une émigration importante.

Il y a quelques mois la situation n’était pourtant pas aussi catastrophique. En mars, conformément à la constitution fixant au Président un maximum de deux mandats successifs, Ouattara avait annoncé qu’il ne briguerait pas de troisième mandat. Le RHDP (Rassemblement des houphouetistes pour la Démocratie et la Paix), parti présidentiel, avait investi son plus fidèle lieutenant, le premier ministre Amadou Gon Coulibaly. Le renoncement de Ouattara, alors félicité par Emmanuel Macron, avait été qualifié d’« historique ».

Ce scénario, non dénué d’ambiguïtés et d’incertitudes mais ayant le mérite de garantir un respect du cœur des institutions démocratiques, a été réduit à néant par la mort d’Amadou Gon Coulibaly au début de l’été.

Une candidature anticonstitutionnelle

Sans « plan B » Alassane Ouattara a annoncé sa candidature le 13 août, violant par là-même la constitution qu’il avait fait modifier en 2016. Emmanuel Macron,  persuadé de sa toute puissance en croyant l’avoir définitivement dissuadé, a été pris à contrepied et humilié. Il a un temps voulu soutenir Guillaume Soro, invité à la toute première convention d’En Marche, mais le passé trouble du chef rebelle n’a pas plaidé en sa faveur. Il a également envisagé la candidature de Tidjane Thiam, jeune polytechnicien, ancien patron du Crédit suisse. Bolloré et Bouygues sont finalement  intervenus durant l’été pour plaider la cause de Ouattara auprès de l’Elysée.

Les positions acquises en Côte d’Ivoire représentent une manne importante pour ces groupes. Les grandes entreprises hexagonales bénéficient également de juteux marchés – comme Bouygues avec le métro d’Abidjan, inauguré en grande pompe par Macron lors de sa visite en Côte d’Ivoire en 2017 – financés par les C2D, contrats de développement et de désendettement où l’AFD convertit de la dette en dons destinés à financer des grands projets dont les appels d’offres sont systématiquement remportés par les entreprises françaises. Dans ce contexte économique, auquel s’ajoute le fait que toute la logistique de l’opération Barkhane passe par la Côte d’Ivoire, on comprend mieux pourquoi les avertissements verbaux envoyés à Ouattara n’ont pas été suivis de décision forte.

La protestation populaire réprimée dans le sang et la terreur

Les 18 000 français qui vivent dans le pays ont pourtant, comme le peuple ivoirien, tout intérêt à ce que la paix civile soit préservée. Or  face à un tel bilan, le musèlement de l’opposition ne pouvait pas ne pas aboutir à des violences. La répression et les affrontements ayant accompagné cette parodie d’élection ont été sanglants. Depuis l’annonce de la candidature de Ouattara en août on compte plus d’une centaine de morts dans la répression des manifestations massives contre le 3ème mandat, et des centaines d’arrestations. Des bandes pro Ouattara ont terrorisé les quartiers de l’opposition en faisant des descentes armées de machettes dans les maisons, ainsi que dans des  universités.

La mobilisation de l’opposition s’est amplifiée au fur et à mesure que la commission électorale « indépendante » égrainait les candidatures validées, à savoir celle d’Alassane Ouattara, d’Henri Konan Bedié ancien président âgé de 86 ans, responsable du parti historique de Houphouët Boigny, le PDCI (le parti démocratique de Côte d’ivoire), Affi Nguessan ancien proche de Laurent Gbagbo, désormais responsable de la branche du FPI (front populaire ivoirien) reconnue par le pouvoir. Les 40 autres dossiers déposés ont été rejetés sous divers prétextes, dont ceux des deux poids lourds Guillaume Soro et Laurent Gbagbo.

Face à cette situation l’ensemble de l’opposition, candidats validés inclus, et une large part de la société civile se sont mobilisées pour un report de l’élection. Celle-ci étant maintenue, l’opposition l’a boycottée, appelant jusqu’au dernier moment à la négociation par la voix de Laurent Gbagbo et de ses autres leaders. Force est de constater que l’organisation d’une élection dans de telles conditions ne pouvait qu’engendrer des tensions extrêmement dangereuses pour l’avenir de la Côte d’Ivoire.

Elle a pourtant bien eu lieu ce 31 octobre. Le boycott a été massif, les incidents nombreux, des bulletins de votes volés, des bureaux de vote saccagées et brulés, des barrages érigés… Les observateurs locaux et internationaux ont constaté une faible participation réelle, « masquée » par les bourrages d’urnes en faveur d’Alassane Ouattara, déclaré vainqueur.

Dès le lundi 2 novembre 2020, l’opposition a annoncé la création d’un « conseil national de transition », présidé par Henri Konan Bédié, ayant « pour mission de mettre en place dans les prochaines heures un gouvernement de transition » chargé d’organiser de nouvelles élections et de convoquer des assises nationales de la réconciliation. Dans un tel contexte, on ne peut qu’aller dans le sens de ceux pour qui seule une élection présidentielle juste, transparente et incluant l’ensemble des candidats de l’opposition pourrait apaiser la situation.

Cela ne semble pas être l’avis du gouvernement ivoirien, qui accuse l’opposition de « complot contre l’autorité de l’État », a fait encercler mardi les résidences des principaux leaders de l’opposition présents dans le pays, et appréhendé plusieurs de leurs collaborateurs.

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