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La présidentielle française vue de l’étranger

Nous vous invitons à suivre ce dossier qui relatera la perception dans le monde de la campagne présidentielle en France. La campagne trouvera son épilogue les 10 et 24 avril 2022.

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Vu d’Espagne : Mélenchon et la lutte pour l’autonomie

« Le leader de La France insoumise a pris une initiative courageuse : faire des législatives un troisième tour, fédérer toute la gauche et devenir Premier ministre. » Nous traduisons cet article de Manolo Monereo, politologue espagnol, publié dans Nortes, titre de presse asturien.

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Le candidat de La France insoumise a provoqué la surprise en approchant de près une qualification au second tour. Tout aurait ainsi été différent. Dans ce premier tour, ce sont trois grands espaces qui se sont configurés : le libéralisme avec Macron, le populisme de droite avec Marine Le Pen et le républicanisme national-populaire de Jean-Luc Mélenchon. Dès la fin des élections, il a mis les choses au clair : pas un vote pour madame Le Pen (en français dans le texte, NDLR). Dans la foulée, il a pris une initiative courageuse, transformant les prochaines élections législatives de juin en un troisième tour avec deux objectifs clairs : organiser le nouvel espace politique par le bas et faire de Mélenchon le prochain Premier ministre.

L’audace et l’imagination semblent être les caractéristiques dont la gauche en France a besoin pour sortir d’une situation où il faut toujours choisir entre le mal et le pire. Cela ne sera pas facile, mais l’expérience mérite d’être suivie avec attention. Si la politique est – entre autres – l’art de se différencier, le concept clé est l’autonomie. Construire son propre projet, définir une proposition avec des caractéristiques spécifiques, a toujours été la qualité d’une gauche qui, parce qu’elle l’est, cherche à construire un espace distinct à la social-démocratie. Dans la Izquierda unida de Julio Anguita (puissante coalition espagnole de partis de gauche dans les années 90, NDLR) on appelait cela une alternative, c’est-à-dire une force qui chercherait autre chose qu’une simple alternance dans le cadre d’un modèle bipartisan étroitement contrôlé par les grands groupes du pouvoir économique et médiatique. Il a été question d’une gauche alternative aux politiques néolibérales, promouvant une politique renouvelée en valorisant la participation, le travail collectif et le programme.

Il faut aller un peu plus loin. La lutte pour l’autonomie a été l’une des caractéristiques (sinon la principale) d’un mouvement ouvrier organisé qui voulait être le sujet d’une transformation sociale dans une perspective anticapitaliste et avec une volonté socialiste. Sujet autonome face à l’idéologie dominante et de ses appareils hégémoniques ; sujet autonome capable de définir un projet alternatif de société et un mode de vie enraciné dans les classes populaires avec le monde du travail pour référence. La lutte pour l’autonomie n’était pas un acte ponctuel inaugural, mais plutôt le commencement d’un effort permanent. Ces formations sociales reposent toujours sur une inégalité structurelle de pouvoir dans laquelle les mécanismes de contrôle social et d’intégration politique sont au service des pouvoirs dominants. Ceci explique que, pour la gauche transformatrice et socialiste, le débat politico-culturel et la formation de cadres soient des éléments fondamentaux du parti ouvrier. Les puissances dominantes chercheront toujours à saper la conscience de classe des travailleurs, à diluer le projet socialiste et à transformer la force politique alternative en un groupe subalterne de plus, gestionnaire fidèle des intérêts communs de l’oligarchie financière et commerciale dominante.

Ce débat n’est pas abstrait, surtout au moment où la gauche politique et sociale est en train de disparaître dans une Europe néolibérale de plus en plus dépendante des États-Unis et, en ce moment, en guerre. Quand Podemos a stratégiquement décidé de gouverner avec le Parti socialiste, le débat sur l’autonomie du projet a alors disparu. De plus, cela avait tendance à être considéré comme un simple problème idéologique d’une force qui avait peur d’exercer le pouvoir gouvernemental, de se mouiller pour résoudre les problèmes des gens. Ceux d’entre nous qui se sont opposés à cette stratégie ont essayé de sortir d’un débat entre les différents types de volontarisme et de chercher des bases objectives desquelles délibérer de manière constructive. Gouverner ou ne pas gouverner n’a jamais été le problème mais sur quelles bases, sur quelles propositions, sur quel rapport de force réel.

« La permanence d’Unidas Podemos au pouvoir a signifié la neutralisation de la gauche alternative »

Unidas Podemos, qu’est-ce que c’était ? Ce qui continue de se multiplier et de s’aggraver aujourd’hui : une coalition parlementaire électoralement délabrée, avec une perte alarmante de contenu social, peu ou pas insérée dans les territoires, progressivement convertie en un proto-parti articulé par des postes publics et financé par les deniers de l’État. Avec une organisation ainsi structurée, avec une direction composée de personnalités et sans projet clair et précis assumé par les militants, la question du gouvernement aurait dû être envisagée à partir de paramètres plus réalistes et en tenant compte de ce que nous étions en tant que mouvement. Gouverner en nette minorité avec votre principal adversaire électoral signifiait la poursuite du conflit pour l’hégémonie à gauche dans un nouveau contexte beaucoup plus exigeant, politiquement plus contesté et avec un plus grand contenu politico-culturel. L’expérience de ce type de gouvernement pour les forces alternatives a toujours été le même : un épuisement à force de s’opposer à un parti social-libéral arrogant et dominateur et, à la fois, une différenciation pour ne pas perdre d’identité politique et un socle social et électoral.

Ce n’est pas à ce moment de parler du programme, de la gestion du gouvernement et de la politique d’un PSOE devenu l’une des forces les plus atlantistes de ce qui reste de social-démocratie. Ce n’est pas non plus le moment de s’interroger sur ce qu’un gouvernement étroitement contrôlé par Pedro Sánchez et la ministre Calviño signifie pour Unidas Podemos. Le problème est d’un autre ordre et désormais beaucoup plus radical qu’avant. Je me réfère à l’autonomie politique, au sens fort. Dit autrement : ces derniers temps, un processus de subalternité politico-programmatique et de dissolution organisationnelle d’Unidas Podemos a lieu dans ce qui ne pourrait qu’être qualifié de dramatique. Il suffit de penser ce à quoi Unidas Podemos aurait fait et dit si le parti n’avait pas été au gouvernement sur des questions telles que la participation de l’Espagne à la guerre en Ukraine, l’accord de Pedro Sánchez avec le Maroc, sur le résultat des politiques sociales mises en œuvre ou la remise aux grands fonds d’investissement des logements appartenant à l’État. La présence de Unidas Podemos au gouvernement signifie la neutralisation de la gauche alternative et ouvre un boulevard à l’opposition de droite, Partido Popular et Vox.

Ces jours-ci, Mélenchon a raconté une anecdote qui a beaucoup à voir avec ce que je raconte. Il a déclaré que, lors d’une conversation avec un ami politicien espagnol, il lui avait dit que l’Espagne était fatiguée des élections, de l’instabilité et que les problèmes s’accumulaient. Le candidat de La France insoumise lui a dit que le vrai problème, c’est que c’était lui qui était fatigué, pas le peuple espagnol. Je ne sais pas qui était ce politicien. Jeter l’éponge dès le début de la route montre peu de convictions, une faible capacité politique et, il faut le souligner, une incapacité à faire des sacrifices. Pour Unidas Podemos, gouverner c’était un raccourci, une fuite en avant qui tentait d’éviter le vrai débat qui n’était autre que celui de la démobilisation politique et ses causes, les énormes carences organisationnelles et l’extrême faiblesse de l’idéologie et du projet.

Le peu d’attention que la direction officielle d’Unidas Podemos a porté à l’expérience Mélenchon en dit long sur les dilemmes du présent et les enjeux dramatiques de notre gauche de gouvernement, telle qu’elle aime à se définir. Pour l’instant, le débat sur les communautés autonomes et les politiques d’alliance a été résolu avant même de commencer, simplement en ne le soulevant pas. Il a été décidé que la meilleure façon de se présenter aux prochaines élections était de le faire dans le cadre du gouvernement de Pedro Sánchez, de gagner avec lui et de justifier les politiques menées par les ministres d’Unidas Podemos. Les difficultés politiques et organisationnelles sont résolues en faisant du vice une vertu ; c’est-à-dire rendre visible un proto-parti autour d’un chef irréprochable et indiscutable qui met des conditions aux partis existants et qui menace périodiquement de partir ou de s’en passer. Le programme est remplacé par une plate-forme politico-syndicale à négocier avec Pedro Sánchez et l’identité, une simple déclaration de principes abstraits détachés d’une stratégie précise d’alliances sociales et de leurs concrétions programmatiques correspondantes.

Le projet défendu commence à être clair : devenir une gauche complémentaire du PSOE, soutenue par les syndicats existants et dont la fonction historique serait de faire basculer vers la gauche un parti socialiste trop contrôlé par les grandes puissances économiques et excessivement dépendants de médias de plus en plus arrogants et interventionnistes. La condition préalable à cette opération politique est d’être une gauche compatible avec les règles de base définies par les responsables, à savoir ne pas remettre en cause l’Europe de l’euro, son modèle social et sa seule politique économique ; accepter l’hégémonie des États-Unis et ses lignes directrices fondamentales ; assumer la prédominance croissante de l’OTAN dans les domaines politico-militaires et dans la définition des alliances internationales et, ce qui est le plus décisif, ne pas remettre en cause le pouvoir d’une oligarchie qui sort victorieuse, une fois de plus, d’une crise du régime en initiant une nouvelle restauration.

Macron a de nouveau gagné. Sa victoire lui a coûté cher. Marine Le Pen a progressé, mais montre son incapacité à diriger une France qui aspire à un nouveau projet de pays et de nation. Ce qui est nouveau, ce qui est vraiment significatif d’un point de vue politique, c’est le projet de Mélenchon. Il s’agit maintenant de construire et de définir un espace national-populaire à vocation de majorité et de gouvernement ; c’est-à-dire organiser une opposition pour l’alternative qui se fonde sur une alliance avec les couches moyennes et, surtout, avec les cadres sociaux et économiques. Bref, tenir tête aux grandes puissances et au populisme de droite et ne pas renoncer aux valeurs de la république : égalité, autogestion et émancipation sociale.

Pour lire l’article original publié dans Nortes

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