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Qui a tué Ibni Oumar Mahamat Saleh ? La France insoumise relance l’enquête douze ans après

Thomas Dietrich est membre de l'équipe du Monde en Commun et spécialiste de l'Afrique.

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Qui a tué l’opposant tchadien Ibni Oumar Mahamat Saleh, disparu dans des circonstances jamais élucidées en février 2008, après de sanglants affrontements entre les rebelles et l’armée du président Idriss Déby ? Les documents « confidentiel défense » déclassifiés révélés par Le Média et de nouveaux témoignages exclusifs mettent en lumière le rôle trouble de la France de Nicolas Sarkozy dans la bataille de Ndjamena et la disparition du mathématicien.

Les canons se sont tus. Les hélicoptères ne décollent plus. Mais la peur plane encore sur Ndjamena, la capitale tchadienne. Isha, la dernière prière du soir, vient de retentir. L’harmattan s’est levé. Il souffle en désordre, par petites touches impressionnistes. Le sable a emporté les invocations du muezzin. Le dernier des fils d’Ibni Oumar Mahamat Saleh, Samir, est rentré se barricader. Toute l’après-midi, l’adolescent a bravé le danger. Il a fait le pied de grue devant la maison familiale. À quatorze ans, on est curieux de tout, même de la guerre. Mais les combats se sont éloignés. Les rebelles se sont repliés. À présent, c’est au tour des forces loyalistes de sillonner les rues désertes et la latérite défoncée. 

Au Tchad, les armées passent, les armes restent. Samir a remarqué un pick-up kaki. Il est passé et repassé devant leur portail. Le passager dans la cabine a écarté son chèche, et l’a longuement dévisagé. Plus tard, le gamin saura. Adam Souleymane Touba, le neveu du président Idriss Deby, est venu repérer les lieux. Il a fait place nette pour la mort. Et à dix-neuf heures vingt pétantes, elle est entrée au domicile de celui que tout le monde appelle Ibni. Douze ans après cette nuit terrible du 3 février 2008, Samir est devenu un colosse. Mais sa voix flanche et ses épaules tremblent quand il parle du commando venu arrêter son père, amchi, amchi, avance !, ont aboyé les chiens de guerre en bousculant Ibni vers leur pickup. Les lunettes de l’opposant ont valdingué dans la poussière, tout près de son fils. Samir a quatorze ans, et c’est la vie de son père qui vient de tomber à ses pieds.

« Une véritable haine »

Certains hommes portent leur pays dans les yeux. Ibni est l’un d’eux. Il naît à l’est du Tchad en 1949, dans une région qui a farouchement résisté à la colonisation française. Très tôt, il attrape le virus des maths – comme deux autres grands révolutionnaires, Mehdi Ben Barka et Maurice Audin. Ibni est doué, infiniment doué. Il part étudier en France, et obtient un doctorat à l’université d’Orléans. En 1978, l’étudiant au verbe rare et à la chevelure abondante retourne enseigner chez lui. Dans un Tchad dévasté par la guerre, où le pouvoir s’est toujours conquis à la pointe du fusil, où la rébellion est vue comme un rite de passage à l’âge adulte, Ibni forme des petits soldats de l’esprit. À la force de la craie. À la fin des années 80, alors qu’il est déjà recteur de l’université de Ndjamena, il devient ministre. 

Mais l’idylle avec le nouvel homme fort du pays, le général Idriss Deby, tourne au vinaigre. Il faut dire que le militaire a une conception toute sanguinaire de la démocratie. Ibni franchit le Rubicon. En 1994, il rejoint l’opposition. Dès lors, le président tchadien n’aura pas affaire à un simple adversaire politique. C’est une statue du commandeur qui lui fera face. Les mains nues, mais les mains pures. Tandis que le Tchad devient l’une des pires dictatures d’Afrique et l’un des trois pays les plus pauvres du monde, tandis que le pouvoir se gorge de l’argent du pétrole et fabrique de la fausse monnaie en Argentine, Ibni fait vœu de probité. Il est aimé autant que Deby est craint.

Le mathématicien réussit cet exploit singulier de s’attacher le nord musulman et le sud à majorité chrétienne ; ces deux moitiés d’un pays tracé à la règle par l’ancien colonisateur, et qui n’ont cessé de se rendre coup pour coup. « Les problèmes entre Ibni et Deby ont commencé vers 1998, sans qu’on en connaisse exactement les causes. Mais la cassure a été nette quand Ibni s’est présenté à l’élection présidentielle de 2001. Depuis, c’est une véritable haine qui oppose les deux hommes », témoigne une note « confidentiel-défense » de la DGSE (renseignement extérieur français), révélée par Le Média.

Vous pouvez retrouver les révélations dans leur intégralité sur Le Media

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