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Afrique : la quadrature de la dette

Thomas Dietrich, journaliste et écrivain, est las de l'hypocrisie des puissances occidentales vis-à-vis de l'Afrique. Sans détour, il appelle à l'annulation de la dette des pays africains, une dette illégitime, contractée le plus souvent par des dictateurs, et qui empêche tout développement au service des peuples.

Ce texte a été publié le 18 mai 2020.

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Le 13 avril 2020, Emmanuel Macron, dégoulinant de bons sentiments et de paternalisme, a appelé à aider l’Afrique en « annulant massivement sa dette ». Cette annonce aux effets de coup de tonnerre a été démentie dès le lendemain par le ministre de l’économie et des finances, Bruno Le Maire. Et depuis lors, seuls quelques pays du G20, dont la France, ont suspendu les échéances de remboursement de la dette. Une goutte d’eau dans la mer, alors que l’Afrique fait face à la crise sanitaire du Covid-19 et à la chute vertigineuse du cours des matières premières. La République Centrafricaine ne dispose, par exemple, que de 3 respirateurs artificiels pour 4,3 millions d’habitants.

Cette annonce d’Emmanuel Macron n’a été que de la poudre de perlimpinpin.

Et sans annulation massive, de jours sombres s’augurent pour le continent africain, étranglé par 365 milliards de dettes.

Le poids de la dette publique en Afrique a triplé en moins de quarante ans. Un tiers environ est détenue par la Chine, laquelle n’hésite pas à faire main basse sur les actifs stratégiques si les Etats n’arrivent plus à rembourser. En Zambie, le gouvernement a perdu le contrôle de l’aéroport international de la capitale Lusaka, cédé à une banque chinoise pour pouvoir honorer un prêt. Mais la Chineafrique n’est de loin pas la seule responsable des malheurs du continent : les grandes organisations internationales, FMI et Banque Mondiale, ont joué un rôle de premier plan dans la ruine de l’Afrique. A partir de la fin des années 80, les plans d’ajustement structurels (PAS) du FMI, inspirés par une logique ultra-libérale baptisée pompeusement « consensus de Washington », ont imposé aux pays les plus pauvres une cure d’austérité sans précédent, contre la promesse d’une annulation de leur dette. Hannah Arendt écrivait, prophétique : « l’Occident a pour habitude d’infliger aux populations périphériques les maux qu’il s’apprête à s’infliger à lui-même. » Et effectivement, les nations africaines ont été le laboratoire de ce qui devait se passer plus tard, en Grèce par exemple. Des coupes drastiques ont été imposées dans des secteurs vitaux, comme la santé ou l’éducation. Des centaines de milliers de fonctionnaires ont été licenciés. Des grandes entreprises nationales ont été privatisées, pour être livrées à la prédation de sociétés étrangères, souvent occidentales. Pire, des budgets nationaux ont été soumis à la validation de fonctionnaires basés à Washington, et qui ne connaissent rien aux réalités locales. Si l’Afrique ne possède aujourd’hui, dans son immense majorité, aucune sécurité sociale et est en retard dans le secteur de la santé, c’est en partie à cause de ces politiques néo-libérales, qui se poursuivent à l’heure actuelle avec l’IPPTE (Initiative pays pauvres très endettés, lancée en 1996 par la Banque Mondiale et le FMI).

La France, elle, ne détient que 14 milliards d’euros de créances sur 41 pays africains ; qu’elle s’honorerait à annuler. Mais aucun allégement de dette ne sera la solution à long terme. Car au-delà de la question de la dette, ce qui importe, c’est de permettre aux pays africains de gagner leur indépendance économique, et de ne plus être sous la tutelle de leurs créanciers. Dans cette optique, il faut immédiatement stopper la machine devenue folle des APE (accords de partenariat économique), ces accords commerciaux inéquitables imposés par l’Union Européenne aux pays ACP (Afrique-Caraïbes-Pacifique) et qui ruinent des économies déjà fragilisées, tout en renforçant les inégalités Nord-Sud.

Il en va de même pour les accords de pêches négociés avec l’UE, qui permettent aux chalutiers européens de piller les ressources halieutiques du Sénégal ou de Madagascar.

Sur un plan bilatéral, il faut que notre pays cesse tout mécanisme néo-colonial qui bride le développement de nos partenaires par-delà la Méditerranée, comme le France CFA, cette monnaie d’un autre temps. Les C2D (contrats de désendettement et de développement) promus par l’Agence française de développement (AFD), sont également un instrument pervers d’allégement de la dette. Il s’agit ici « d’échanger » de la dette contre des dons. Mais ces dons viennent exclusivement financer des projets portés par des multinationales françaises. Ils remplissent les poches de Bouygues ou de Bolloré, sans répondre aux besoins réels des populations.

Ces dettes sont bien souvent « odieuses »

Elles ont été contractées par des dictatures qui n’hésitent pas à détourner la manne tombée du ciel. Un rapport de la Banque mondiale publié en février a ainsi estimé qu’environ 7,5 % de l’aide publique au développement est dissimulée dans les paradis fiscaux. Entre 2010et 2017, l’Agence française de développement a jeté par les fenêtres 800 millions d’euros au Gabon, de l’argent qui s’est visiblement évaporé dans les mains de la dynastie Bongo. Aucune des 500 salles de classes promises en échange n’aura vu le jour. Au Tchad, porte-avion de la Françafrique, seule 60 % de l’aide française apparaît dans la base de données nationale. Où sont donc passés les 40 % restants ? S’il serait souhaitable que notre pays atteigne au plus vite les 0,7 % de son revenu national brut consacré au financement de l’aide au développement (nous sommes à 0,43 % aujourd’hui), ce ne doit pas être n’importe quel prix. Nous devons mener une véritable réflexion philosophique sur notre politique de l’aide. Que doit-elle financer ? Le bas de laine des tyrans ou des écoles et des hôpitaux pour le peuple ? On a vu qu’une partie de l’aide de l’Union Européenne est désormais allouée par le fond fiduciaire d’urgence pour l’Afrique, qui sponsorise des achats d’équipements militaires par des dictatures comme le Tchad ou le Niger (officiellement pour endiguer les flux migratoires). Ensuite, de quelle manière l’aide doit-elle être apportée ? Par des prêts, qui représentent aujourd’hui 84 % de l’activité de l’AFD ou par de véritables dons sans contrepartie, sans expulsions de sans-papiers ? Doit-elle être versée directement à des gouvernements peu fréquentables, ou doit-on passer par des organisations de la société civile moins susceptibles de la détourner ? Doit-elle continuer à être, comme la décrit l’ancien diplomate Laurent Bigot, « un business qui fait vivre des dizaines de milliers de fonctionnaires internationaux et nationaux mais aussi une myriade de consultants » ? Enfin, pourquoi l’aide doit-elle exister ?

Pour aider ces pays à acquérir leur pleine et entière souveraineté, ou pour les maintenir la tête sous l’eau, à la merci du Club de Paris, ce cartel de grandes puissances qui ont droit de vie et de mort sur les plus faibles ?

Nous ne devons pas seulement annuler les dettes « odieuses » ou revoir notre politique d’aide, nous devons aider l’Afrique en lui offrant les moyens de s’aider elle-même. En arrêtant de soutenir bec et ongles les dictatures (comme la France vient de le faire en vendant des hélicoptères d’attaque à la garde présidentielle togolaise) ; et en cessant d’imposer des accords commerciaux inéquitables ou des plans d’austérité iniques. « Nous préférerons toujours faire un pas avec le peuple plutôt que dix pas sans le peuple » proclamait le révolutionnaire burkinabé Thomas Sankara, et le meilleur service qu’on puisse rendre à l’Afrique, c’est de la laisser maître de son destin.

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